Poésie : Toujours cette vie.

 

 

A contre-jour

L’acte d’écrire muscle.  Page basse, rocheuse. Mains gourdes. Cal contre la paroi de la paume. Mot-graine puis pousse,  mot-arbuste  avec « trace » de premières fleurs. Fruits plus tard,  incertains, puis leur chute. A terme, e gué de l’hiver. Dire qu’écrire  est soulever la terre, semer, sarcler,    tailler,    n’est   rien.   (Encore   connaissions-nous élaguer).  Parfois  c’est tout ensemble,  comme  il ne se peut sur le sol.

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Quand  ces  actes sur le blanc  ne sont pas confondus en un, édifice de strates  d’âges différents, elles surviennent dans un ordre rarement connu.   Etrange  espace  du  poème où élaguer avant semer se peut, et se doit. Cueillir est impossible. Ne pas retourner l’air,  mais la terre des mots.  La plume fait un poids, qui augmente dans le temps du poème avec la quantité  de matière déplacée. La  page,  à l’intérieur de ses contours,  est immense.  Parfois  des  hectares,  pour un seul homme. Après le  cœur,   plume  ou  clavier   sont  seuls  outils.    Impossible mécaniser. Intemporels, jamais modernisables.

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Si la main, végétale aussi, s’enracinait sur cette feuille de deux  grammes,  urgence  la  déterrer,  nulle  chimère  ne devant  noircir  l’aubier.  L’espace  étant ici pain d’autrui, sa  présence,  ne  pas  trop resserrer les mots  plus que des plants ; ils  encourraient le même risque  de périr.  Malgré leurs  convergences,  page de champ reste contraire.  

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Ne  s’y  trouvent  que    mises   en   garde   contre   écueils. Langage   inversement  photographique où suppression est mode de rajout. Vainement, avant-bras et biceps se tendent. Reins  se  courbaturent.  A  la  précarité multiple du poème nous  n’opposons  qu’une  passion  de  l’inaccessible ; une certitude  sans  preuves  de  le  réduire,  tant  que  l’à  peine perceptible peut suffire.

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La page a ses réactions souterraines,  happe les mots dans ses fissures  s’y   ouvrant   avec  le  soudain  de  la  foudre.   Une construction s’y affaisse. Ruines rasées, inaccessibles pour la  main.  Piller  serait mourir.  Prendre mutilerait et fixerait là le poète.  Sa page  immobile  il  s’y  engouffre,  par chaque pore. Sang d’encre. En forer la fraction de millimètre plus profonde qu’un  bras  tendu.  Cela,  non dans quelque manie  de prévoyance mais  pour  que le verbe  soit une beaume, un habitat encastré dans la paroi  rocheuse.  Accueil  du  récif  de  la  page,  haine de tout confort  mental.  Vrai  homme  du  désert  ne  se complairait  pas à    l’oasis sans se nuire, même s’il la tire de lui.

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Sans verdoyance mais non sans verdeur.  Les poéticulteurs y ont    peu    d’aise.    Le    plus fréquent   peut-être    est   la claustrophobie. (Certains agoraphobes absorbent l’immensité blanche  autour  du  mot)  Le  relief de la page est hostile aux objets  lancés  de  toute  planètelongtemps  en arrêt  sur son vide,  nommée  tête  :  ratures,  rajouts,  renvois,   copié-collé,    signes  autres.  Procédés ici-bas étrangers à ce blanc palpable, atmosphérique.

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Forcer la page invisiblement veinulée, contre sa tension de caillou. L’irriguer de tout notre suc : la poésie s’insémine en un viol, pourtant consenti ; ne  se  renverse  contre  page,  ne  se  livre, ne s’ouvre, qu’après combats  desquels   l’issue   reste   provisoire.   Empreintes   de   pas   intérieurs,  parcelles  à  toujours  conquérir.  Cadastre  ne déclinant aucune propriété bien qu’il en livre avec netteté les origines.

 

Alchimie du silence

Non prononcés aussi, les mots brisent un silence

de la même façon que des notes non jouées ;

dans l’esprit ou le cœur la résonance qui s’ouvre

peut transporter le désir jusqu’à l’exaltation.

A le lire, on perçoit tout de l’être qui s’exprime ;
 
son phrasé, sa respiration, le grain de sa voix,

son débit et ses modulations intonatives,

ses gestes même, ses façons de rester muet,

son regard, tout s’infiltre dans son toucher du verbe ;

la lecture s’apparente aussi au corps à corps.

D’où qu’elle soit à l’opposé de toute vitesse ;

aimer se développe, s’apprend aussi, se creuse ;

longtemps, notre approche oculaire s’approfondit

avant que la fusion s’opère ou non, sans réserve.

Jusqu’au frôlement presque, si près de la caresse

parfois, une page lue c’est en fermant les yeux

qu’on la laisse déployer son charme au fond de l’âme ;

fin du poème : proche d’une petite mort.

 

D’une rampe (d’élancements)


Jamais n’aura le "plus rien" tenu tant de place en moi,
amplifié dans la résonance des grandes coquilles,
aux promesses si mal tenues de large et d’horizon ;
on se cristallise autour de ce que la vie disperse.

Les objets aussi ont pouvoir de nous thésauriser,
occupant peu notre espace, auxquels l’on "tient" quand même
par un filament ténu, certaines fois malgré nous,
face à face sur la crête du Temps, de nos présences.

Leur profil émerge de nos zones inexplorées,
hors des familiarités du quotidien, dans leur marge,
rend sources d’un trouble, de ce rien de mauvais arroi
(soulevés ou non) leur contact, leur densité, leur forme.

Le temps de les "comprendre" n’est jamais vraiment venu,
quoi que l’on statue pour eux, ils restent mal à leur place,
continuant à être moins réponses que questions
dans ce que s’agissant de nos vies, on appelle un cadre.

On se cloue à ce quai au constat de l’éloignement,
l’habitude relâchant surtout les liens, quoi qu’il semble,
il ne sied plus que la lampe illumine faiblement
le réduit, jouxté par nulle autre source de lumière.

Le cortège de mémoire ne les laisse pas seuls,
sans que nous en fassions des fétiches, dans leur "réserve",
nous ne les regarderons plus de la même façon,
l’habitude corrodant la soif de se mieux connaître.

Ainsi cette chose, rencontrée sans être pour rien
dans le choix fait jadis par mes pourvoyeurs de lumière,
non juste en un lieu autre déposée, aussi en soi,
poursuit d’y générer les déplacements d’origine.

Amorcé son mouvement de colimaçon vers rien,
la rampe de métal serrée par les doigts de personne,
dépariée de l’escalier de ma maison d’enfant,
gît au sol en conche vide échouée sur sa grève.

Pour n’accompagner plus la promesse de l’avenir,
elle renforce encore son scellement dans mes fibres
avec charrois d’objets et d’affection dans les deux sens,
finis désormais dans ce que "le réel" on appelle.

Au-delà de toute logique et de toute raison,
ma main gauche en montée ne lâche jamais sa puissance,
tant elle reste chevillée aux soupirs d’un gamin
que le temps n’a pas fait radicalement disparaître.

 

Essayage

Des gants dépareillés sur la promenade du chien,
un à un, jalonnent parfois le circuit, au détour
d’une boucle du chemin, de buissons échevelés.

Ils demeurent à peine visibles comme des squames
chus de nos mouvements dans l’entreprise d’approcher
d’aussi près que possible l’harmonie avec nous-mêmes.

Peut-être à ne les point considérer aurions-nous tort
car comme nous une fois sur notre peau ils respirent,
et à terre chacun d’eux semble être une main coupée.

Il est frappant que jamais le gant droit ni le gant gauche
qui fasse exactement une paire avec le premier,
ailleurs, un peu plus loin ni à côté, ne se rencontre.

Jeté ou juste perdu, tel, de bonne qualité,
pourrait bien protéger la main droite d’un invalide
venu promener son mal de vivre parmi nos blocs.

 

Ce qui change

Au jardin d’agrément encagé parmi nos immeubles

le vent léger marsouine entre un mur bas et des buissons.

Son souffle suffit à leur soutirer de longues plaintes,

et à coiffer leurs cimes d’un semblant de frisotis ;

ils seront tout l’hiver livrés à eux-mêmes, sans taille,

attendant qu’au printemps leur soit refaite une beauté.

Sur les bancs dès que le froid est de retour, plus personne

pour tiédir un peu la pierre ou le métal ajouré

en étirant une conversation où pêle-mêle

se succèdent rires, récits, regrets en litanie.

Au ciel les vols d’oiseaux sédentaires se sont faits rares.

Les hommes eux, au terme d’une courte migration,

à table près d’un foyer de chaleur non naturelle

vont attendre, en arrêt, quelque signe de beau temps.

Plus secrètement certes mais comme nous vulnérable

à l’absence de sève dans les rayons du soleil,

l’ami quadrupède du foyer, prince du silence

qui se contente de ce qu’on est prêt à lui donner.

 

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