Poésie : Toujours cette vie.

 


Que me parle…

Que me parle votre boîte à violon, chère Suzanne !

Plus que tout coquillage elle fait entendre la mer,

sans piéger le ciel entier elle en conserve l’essence

de part et d’autre, au-dessus, au-dessous de l’archet ;

j’imagine que tout comme moi elle sacralise

l’intervalle du silence encore plus harmonieux.

Elle est au repos, comme nous ne savons jamais être ;

en quoi elle garde ou offre ce qu’elle a de meilleur,

emmailloté dans la fluidité de son étole.

La musique de votre vie fait danser les couleurs

dont vous mourez, pour mieux renaître à chaque seconde

par la force de vos traits dont la matière jaillit.

 


Oui, choses. Vous et moi. Presque inanimés dans l’absence,
remplissant déjà toutes les conditions du départ,
aux contours usinés par le Temps qui de nous s’échappe ;
choses en elles-mêmes, prenant l’après pour l’avant.

 

 

Le bras de l'Arquet

Mon bras de l’Arquet, moins souvent visible qu’invisible,
en couleuvre de rivière faufilée sous les roues
tu caresses la Tour d’Argent et notre Collégiale ;
sans doute les auras-tu en leur siècle fait pousser.

Non sans l’à peine audible clapotis pour tintamarre
tu t’insinues, plus que jamais mystère du présent,
au centre sensible de notre mémoire consciente
pour y maintenir le Souffle, sous l’aplomb du passé.

Que de métiers, disparus aujourd’hui, as-tu fait vivre,
de rumeurs qui nous arrivent de ton frémissement,
dictée d’une vivance où la poésie collective
résidait dans la juste rigueur des actes bien faits.

Passant toujours ici, résolument à ton écoute,
on vient puiser ton silence au bord des jeunes figuiers
survenus depuis l’anfractuosité de tes pierres
généreuses dans leur abrupte verticalité.

Tu en as bâti pour tous la ruelle industrieuse
frôlant au départ la chapelle des Pénitents blancs,
la Congrégation Saint Joseph avec ses religieuses,
tournant près d’une ancienne Maison de la Charité.

Toujours sur fond de secours, travail pour venir en aide
au prochain, démuni en déshérence sur tes bords,
aux estropiés de la chair et discrètement de l’âme
dont le souvenir célèbre l’Isle et te glorifie. 

Comme les berges de l’enfance tu es dans nos veines
avec ta rue Théophile Jean dite rue des roues,
ce ne sont pas moins celles de notre cœur qui toupillent,
tripalement, ombilicalement, liées à toi.

 

Chant des choses abandonnées


Nous n’avons plus de nom. Désertées par les gestes.

Notre immobilité n’est pas vide. Le sac

qui nous maintient est toile de jute et poussière,

un bourras plein de poésie hétéroclite

dont l’avenir n’est plus qu’oubli du temps passé,

bien qu’un souffle léger de liberté fraîchisse

notre vernis, miroir des matins antérieurs.

Ni appelées ni soupesées, nous occupons

Nos formes à un lent devenir de rivière.

Pour notre cœur où poînt l’horizon attendu

le nommé pétrifie l’eau même de sa source ;

nous dépaysons trop un présent dont l’allure

n’est qu’apparence, mais à l’ancre au fond de lui.

Nous ne déclinons plus d’identité. Nos mains

restent tendues dans l’inertie de notre masse,

nous serions à réinventer dans des rencontres

avec un cœur, un geste, un regard dévêtus.

Du nid : l’oiseau aussi est fait de ses brindilles.

Quel troglodyte de demain nous recréera ?

 

D’une rampe (d’élancements)


Jamais n’aura le "plus rien" tenu tant de place en moi,
amplifié dans la résonance des grandes coquilles,
aux promesses si mal tenues de large et d’horizon ;
on se cristallise autour de ce que la vie disperse.

Les objets aussi ont pouvoir de nous thésauriser,
occupant peu notre espace, auxquels l’on "tient" quand même
par un filament ténu, certaines fois malgré nous,
face à face sur la crête du Temps, de nos présences.

Leur profil émerge de nos zones inexplorées,
hors des familiarités du quotidien, dans leur marge,
rend sources d’un trouble, de ce rien de mauvais arroi
(soulevés ou non) leur contact, leur densité, leur forme.

Le temps de les "comprendre" n’est jamais vraiment venu,
quoi que l’on statue pour eux, ils restent mal à leur place,
continuant à être moins réponses que questions
dans ce que s’agissant de nos vies, on appelle un cadre.

On se cloue à ce quai au constat de l’éloignement,
l’habitude relâchant surtout les liens, quoi qu’il semble,
il ne sied plus que la lampe illumine faiblement
le réduit, jouxté par nulle autre source de lumière.

Le cortège de mémoire ne les laisse pas seuls,
sans que nous en fassions des fétiches, dans leur "réserve",
nous ne les regarderons plus de la même façon,
l’habitude corrodant la soif de se mieux connaître.

Ainsi cette chose, rencontrée sans être pour rien
dans le choix fait jadis par mes pourvoyeurs de lumière,
non juste en un lieu autre déposée, aussi en soi,
poursuit d’y générer les déplacements d’origine.

Amorcé son mouvement de colimaçon vers rien,
la rampe de métal serrée par les doigts de personne,
dépariée de l’escalier de ma maison d’enfant,
gît au sol en conche vide échouée sur sa grève.

Pour n’accompagner plus la promesse de l’avenir,
elle renforce encore son scellement dans mes fibres
avec charrois d’objets et d’affection dans les deux sens,
finis désormais dans ce que "le réel" on appelle.

Au-delà de toute logique et de toute raison,
ma main gauche en montée ne lâche jamais sa puissance,
tant elle reste chevillée aux soupirs d’un gamin
que le temps n’a pas fait radicalement disparaître.

 

Essayage

Des gants dépareillés sur la promenade du chien,
un à un, jalonnent parfois le circuit, au détour
d’une boucle du chemin, de buissons échevelés.

Ils demeurent à peine visibles comme des squames
chus de nos mouvements dans l’entreprise d’approcher
d’aussi près que possible l’harmonie avec nous-mêmes.

Peut-être à ne les point considérer aurions-nous tort
car comme nous une fois sur notre peau ils respirent,
et à terre chacun d’eux semble être une main coupée.

Il est frappant que jamais le gant droit ni le gant gauche
qui fasse exactement une paire avec le premier,
ailleurs, un peu plus loin ni à côté, ne se rencontre.

Jeté ou juste perdu, tel, de bonne qualité,
pourrait bien protéger la main droite d’un invalide
venu promener son mal de vivre parmi nos blocs.

 

Volition


Presque en toute chose, ce qui t’enthousiasme est le peu ;
en aucun domaine tu n’aimes la surabondance,
ce lourd contraire à peu près toujours de la qualité
qui inflige à la part élevée de nous un naufrage.

La saveur seule libérant l’accès aux vrais bonheurs,
de quoi qu’on parle, comment aimer ce qui nous submerge,
nous abîmant l’intérieur et l’extérieur chaque jour ?
Depuis l’enfance on absorbe trop, de mille manières.

Que dire de la somme des erreurs accumulées
sur le monde extérieur, sur ta propre vie, sur les autres :
elle est source de malentendus laissant de côté
l’essentiel, sous les multiples questions de la surface.

Il faut que tu te purges de la quantité, en tout :
de plus en plus insensible à la griserie du nombre
tu figes devant son précipice encore souvent
le désarroi d’un cœur avant tout brisé de fatigue.

La vraie sérénité, et le calme en toi, sont au bout
des listes de problèmes ou de désirs en cascade,
lorsqu’à distance de toi tu auras su les laisser
au bénéfice du Moins, infiniment plus propice.

 

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