Poésie : Puis le ciel...

Coup

Une fois encore j’ai fait le vide autour de moi
qui me sens confirmé par le seul silence de l’arbre ;
lui, ignore promesses oubliées et reniements,
l’inadéquation entre les sentiments et les actes,
traduction des poignards de la dite fidélité.

Lui, ignorera toujours l’amitié sans bienveillance,
les positionnements sans rapport avec leur sacré
dans l’oubli complet de la source dont  se réclament,
en faveur du bâillon pour tout ce qui les contrarie
dans une opacité qu’à bien des égards ils maintiennent.

Lui, est en marge de ces affections par intérêt
qui relèvent plus de la stratégie diplomatique
sous le drapé d’une dignité auto décernée ;
une fois encore le miel d’espoir prend un goût aigre,
à l’opposé lointain de toute intention de ma part.

Ne vient plus pour alléger quelque peu le paysage
de  notre humaine boue nulle lueur de sympathie ;
de la résonance qui au tréfonds de nous chemine.
il reste l’étendue insoupçonnable du miroir ;
de surcroît, il nous reste le mutisme du platane…

Parmi cent je reconnaîtrais son bois de grand cerf ;
il me point que jamais, jusqu’au bout, il ne renonce,
haut vaisseau de lumière contre le brun profond
dont l’écorce desquamée de galeux tombe en croûtes.
A chacun d’être la proue de ses attachements.

 

Brume du plein été

Tu voudrais comme les arbres le savent t’ajourer,
gagner toujours plus de ciel sans oublier tes racines
une fois l’ombre venue comme sous le plein soleil,
quand le silence intérieur le cède aux pensées funestes.

La part de bonheur qui t’est de plus en plus refusée,
tu redoutes fort qu’elle soit devenue impossible
te résignes au toujours pis-aller, n’en pouvant mais,
sans rancœur ni cynisme tu as intégré ses règles.

Sévères et aléatoires pourtant tu les sais,
comme cinglant ce régime de pax avec toi-même
où tout élan de confiance se mue en trahison,
bataille souvent perdue contre les interférences.

Tu t’accommodais des illusions dont tu te berçais
et souffres pour avancer d’une distance d’un mètre
comme si la moindre douceur se refusait à toi,
tant la crainte d’être mal plus encore te domine.

Tu ne vois ce que veut dire construire une pensée
sur des escarpements où du quotidien tout t’échappe,
sans le cœur qui n’est certes pas tout nous ne sommes rien ;
de toute façon tu sais à quoi t’en tenir sur l’homme.

En avançant vers les grands gouffres nous nous soustrayons,
posant le pied à terre d’un pas de moins en moins ferme
et sommes aussi des ruminants à nous demander
ce qui rend l’herbe du pré d’à côté toujours plus verte.

Comme elles ne sont encore trop éloignées de toi
tu as quelques souvenirs des dernières effulgences,
parties de ton être invisiblement ensanglantées ;
jours et nuits ont le sourire en coin d’une guillotine.

De chez toi où tu as été bien jusqu’à l’hôtel-Dieu,
un temps résolu -pour d’autres plus que pour toi- tu gardes
(gagnant dans le  réalisme ce qu’en hauteur tu perds)
le front de donner le change à l’affleurement des larmes.

 

Ecrou

Aux abords de 19 heures la nuit est presque noire,
les fermes rompent l’amarrage pour appareiller
vers les contrées des plus reculées de l’esprit sauvage
jusqu’aux antipodes du visible, de l’évident.

Il ne passe pas vite au-dedans, le temps de la nuit ;
son train crisse lourdement sur des rails sans aiguillage,
le foyer paradoxal du mal devient le savoir
car malgré lui n’en peut être jugulée la machine.

Le wagon de la nuit dérive des caps innocents ;
sa combustion, en tout captive d’une mécanique,
dispense toute énergie au service du souffrir
dont elle s’applique à satisfaire la moindre règle.

Des monstres défilent dans l’habitacle de la nuit,
singulièrement ce fil-là, il ne le faut ni perdre
ni en faire la pieuvre aux tentacules acérés
qui confusément barre l’horizon et nous disloque.

Vers l’on ne sait quelle borne, son incessant charroi
de rêves rentrés, au stade d’anomalies vivantes,
dans une fuite effrénée de passages obligés
gronde d’une impuissante vibration de tout le crâne.

 

Soustraction

Je n’ai plus rencontré l’homme donnant avec son chien,
de qui montaient à la fois la douceur et l’inquiétude ;
il devait résider dans un bâtiment d’à côté.
Emanait de son regard quelque chose de terrible.

On s’avançait toujours l’un vers l’autre avec sympathie
en nous apercevant au détour d’une promenade ;
nous ne parlions que de choses extrêmement banales
mais à la résonance singulière dans mon for.

Son boxer magnifique qui jouait avec ma chienne,
rondouillard et bonhomme, trapu, regard pétillant, 
semblait figurer l’âme de mon interlocuteur
ployant sous le poids de son existence, bien que maigre.
 
Nos amis à quatre pattes étaient l’arrière-plan
de tout le non-dit sur lequel je n’osais l’entreprendre,
conscient pourtant des portes que peut fermer le respect
malgré la sympathie que j’avais pour lui, la plus vive.

Un peu comme si nos regards d’hommes s’étaient cherchés
nos cœurs simples auront eu conscience sans se le dire
que toutes les valeurs humaines étaient partagées,
se sentant satisfaits de notre commune présence.

N’osant pas sur tout cela conjecturer plus avant
depuis, je vois le monde moins cette belle personne ;
j’égrène des prières profanes en sa faveur ;
espérant que son accent étranger s’entend encore.

 

Plutôt vivre

Le cimetière s’étale à presque perte de vue,
encore n’en est-ce là que la part soupçonnable,
tant les morts sont en nombre supérieur à nous, vivants,
gardent de poids par l’absence, qui à nous se rappelle ;

on suppose immatériel l’ordre abstrait de nos pensées,
même si nous pouvons les sentir cogner dans le ventre
sans possibilité de régler leurs palpitations,
d’atténuer leur résultat, en infléchir les sources ;

nous aussi sommes absence à certains quoiqu’on souhaite,
pouvant, à notre corps défendant, en faire souffrir
au truchement de souvenirs communs, qui se transforment,
vivant au fond de nous quand on les voudrait en sommeil ;

dans la lumière d’une nuit australe ou boréale,
unissant de son aurore verte soir et matin
par la sourde résonance de son entier mystère,
j’entends une guitare qui joue la neuve saison ;

moins sûrs que jamais que la traversée nous y emmène,
dormeurs d’une minute ou dormants pour l’éternité
n’avons, un infime instant, un pied sur les deux rivages
que sous le  coin faiblement levé de la poésie.

 

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