Poésie : Le petit monde où je m'inscris

Henriette. Photo B. Pallen

Maladrerie

Tu es allongée en Sphynx devant moi et me fixes ;
face à face deux immobilités, nos pensées,
ploiements partagés sous le poids de nos existences
dont tu dois dans ta résonance le pressentir.

Nos regards sont pendus longtemps à celui de l’autre
pour un mutisme de toujours intense acuité,
quand bientôt une tienne soudaine lassitude
me remet à ma place de chargé des sorties.

On ne reste pas longtemps libéré de sa tâche
quand, petite reine, vers tes rêves tu t’endors,
l’extinction de chacun de tes sens, radars ou phares
me semble parfois, c’est vrai, durer un temps trop long.

Te voir plutôt une chienne-chat cela m’arrive,
avec tes yeux souvent mi-clos, restés en éveil,
tes façons lentes d’approcher ton mal de caresses,
venir te blottir sur mes genoux malgré ton poids.

Là, nous reprenons nos silences d’inséparables
comme si nulle foudre ne pouvait nous toucher ;
sans doute aussi à la lisière entre les espèces
tu goûtes, experte, nos minutes de douceur.

 

Entre passants

Le hérisson attardé au froid mordant de décembre,

désenfoui de ses feuilles par quelque chien errant

aussi désarmé que lui dans la froidure hivernale,

ou par le vent peut-être, soudain devenu furieux

comme quelquefois cela fugitivement arrive,

l’insectivore ami qui devrait, en hibernation,

consumer lentement les réserves qu’il a pu faire,

trouvera-t-il en son for l’énergie de repartir

quand l’humide régnant prêtera main forte à l’attaque

cette nuit, au gros de l’assaut par la bise annoncé ?

Le grand péril vient-il plus du dehors que du dedans,

entre fuir en avant sans direction et lâcher prise :

qu’en savons-nous, pendus au même fil que l’animal,

avec un degré à peine plus haut de conscience ?

 

Apperte

Séraphine, qui fut ma plus fécondante des chiennes
en termes de bonté, et d’inspiration éveillée,
d’horizons ouverts et offerts à la persévérance,
à nous révélés en levers de soleil sur la mer,
de don de soi pour rien, instantanément réciproque…

Fertile en permanence dans l’ordre de la pensée
bien que rendue stérile et privée de progéniture,
associée à la mère qu’elle ne fut jamais,
dans les yeux de laquelle resta ce fond de tristesse,
figeant de perplexité les amis qui l’observaient…

Moins liée au passé que je ne la vis au présent
Séraphine fait mieux que revenir en permanence
puisqu’elle ne quitte jamais mon espace mental ;
les années en grand nombre ne faisant rien à l’affaire,
soumise et affirmée comme une équation résolue.

 

A un ver de terre gourd sur le bitume gelé

Enfant de la glaise aussi, au même titre que nous
affligés de glisser vers la poussière à notre rythme,
il me fascine de te voir hors de la protection,
à la merci de ce froid sans charité, qui te fige.
Je comprends que là-dessous n’était pas le paradis 
alors qu’à mon idée y réside bien tout ton monde.

De la glèbe tu ignores moins que moi les arcanes
mais c’est au-dessus que la folie fait plus de dégâts,
ce dont la reptation à aucun égard ne t’éclaire ;
vers le sous-sol je t’exhorte à tenter de repartir,
sachant ta valeur ne serait-ce que pour nos récoltes,
déterminante ici-bas pour l’ensemble du Vivant.

Point ne protègent les épaisseurs de mille natures,
de terre, de feuilles, d’humus, de terreau ou de bois,
fou de sous-estimer que cette route est meurtrière ;
mais de là à t’étirer entier, toute chair dehors,
exposant aux voitures et aux oiseaux ta faiblesse
comme si le rêve de survivre t’importait peu…

Ressaisis-toi au plus vite. Je t’enfouis dans l’herbe,
espérant te donner une chance de te sauver ;
je sais qu’un temps lointain exista où nous étions proches,
qu’après ce seuil premier nos routes se sont éloignées.
Aujourd’hui de belle manière nous sommes ensemble
dans le vœu de vivre, planétairement partagé.

 

Aître

Gelée blanche sur l’herbe après le radoucissement :

la promesse n’est trahie que pour l’excès de confiance,

raccourci divinatoire ne menant nulle part.

Cette courbe du chemin qui questionne le silence,

les piquets d’acacia toujours tendus de barbelés

autour du vide où peut-être reverdit l’espérance,

ne nous font découvrir nulle suite à ce qui s’écrit.

Ce matin c’est de gris bleu que les maisons s’emmitouflent ;

l’écharpe des fumées, paradoxale, refroidit.

On distingue ici ou là dans le ciel des taches sales.

La source de lumière normale semble estompée.

Les arbres en sont plus sombres, les bâtiments plus clairs.

L’inconfort refroidit le regard comme l’épiderme.

L’éblouissement, contre toute attente, vient du bas,

ce tulle grisâtre, de rares éclaircies le nacrent.

C’est si épais qu’on ne voit plus les nuages passer,

leur mouvement ou le nôtre devenus invisibles

comme s’ils n’étaient plus nuages, et ne passaient plus.

J’ai pourtant le sentiment d’un surcroît de transparence.

Tenus à part depuis nos anciens Grecs, vivants et morts

me paraissent plus proches que jamais dans ces parages.

Tant de signaux contraires viennent ici se croiser.

Reste l’étoupe du ciel partout, sous la ligne rose.

 

A un platane atteint du chancre coloré

A Lor Zevan

Il est nous. Dire nos attaches serait fastidieux
et soustrairait beaucoup à la profondeur de la terre,
changerait notre quotidien en jalons vers l’enfer,
avant-coureurs, ce jour d’encore plus noirs cataclysmes.

Le graphisme des branches dénudées contre le ciel,
mouvants hiéroglyphes selon l’inclinaison des souffles,
nous livre et nous destine les plis dont il est porteur
pour le cœur des artistes loin de toute tour d’ivoire.

De lierre et de platanes spécialiste je ne suis
et maintiens péniblement ma recherche chaotique
du détail réputé sans valeur, éclairant le tout,
trait d’union effectif mais caché, d’encre sympathique.

L’unité en apparence perdue, à retrouver,
qui jamais de sa réalité ne peut être sûre,
que certains prétendent illusoire à réaliser
ne dépasse guère parfois le stade de son image.

Pourtant, qui pourrait douter qu’elle soit notre horizon,
notre lampe de Diogène, la feuille de route
sans jamais oublier qu’il en va de notre tonus
d’attachés viscéraux que nous sommes à la vivance ?

 

Ce qui change

Au jardin d’agrément encagé parmi nos immeubles

le vent léger marsouine entre un mur bas et des buissons.

Son souffle suffit à leur soutirer de longues plaintes,

et à coiffer leurs cimes d’un semblant de frisotis ;

ils seront tout l’hiver livrés à eux-mêmes, sans taille,

attendant qu’au printemps leur soit refaite une beauté.

Sur les bancs dès que le froid est de retour, plus personne

pour tiédir un peu la pierre ou le métal ajouré

en étirant une conversation où pêle-mêle

se succèdent rires, récits, regrets en litanie.

Au ciel les vols d’oiseaux sédentaires se sont faits rares.

Quant aux hommes, au terme d’une courte migration,

à table près d’un foyer de chaleur non naturelle

ils attendent, en arrêt, quelque signe de beau temps.

Plus secrètement certes mais comme nous vulnérable

à l’absence de sève dans les rayons du soleil,

l’ami quadrupède du foyer, prince du silence

qui se contente de ce qu’on est prêt à lui donner.

 

Bise

Les allées de cyprès peignent les cheveux du vent,

la route-torrent roule ses phares en cascade,

rampes et parapets rappellent leurs chiens errants

de sifflements couvrant le passage des moteurs,

chant du monde comme d’autres quelquefois le furent,

appel et rejet de notre in théos à la fois,

soulèvement et extinction, accroche ou rebut

de notre élan voué à devenir supplique,

dans l’instant l’issue aperçue va se dérober.

En ce lieu comme ailleurs il peut faire solitude

quand la pensée tournoie parmi les feuilles dernières,

lorsqu’en hâte les troupeaux de la pluie, par la Sorgue

courent sans fin vers les pâturages de la mer.

 

retour