Poésie : Le grand où je suis étranger

Déclivité

Coquelicots qui émergez de la ligne de crête
à peine de ma hauteur, où se creuse le chemin,
mon attention à vos hampes se réjouirait presque,
n’était ce vent qui aura tôt fait de vous effeuiller ;

je suis comme vous sensible à la note dominante,
oscillant moins perceptiblement aux variations
du froid qui monte, de la lumière qui se retire
pour une durée que ni vous ni moi n’appréhendons ;

que vient ce gris du fond de tableau, derrière le rouge
représenter de modération de l’élan de vie,
la finitude de tout l’espace en-dehors du cadre
troubler cet unisson d’insectes bientôt disparus ?

 

Courtoisie

Le vol des moineaux montre une série de courts segments,
celui d’hirondelles l’infini de la ligne droite ;
pourtant, de difficultés communes tous sont captifs
au-delà de la dimension des mondes qu’ils partagent.

Migrants, sédentaires, avec un même palpitant
tentent de se hisser jusqu’à la minute suivante
en imaginant que l’éternité leur appartient ;
de guerre lasse souvent, ils semblent s’en satisfaire.

Les associations que nous formons, nous divisant
selon des codes  multiples, dont par classes sociales,
-non par couleur de peau, confession ou choix sexuels-
plus sûrement par nos goûts, nous tiennent lieu de gouverne.

Ce sont ces derniers qui donnent la créativité
dans mille domaines d’expression, nous servent d’hélice,
ouvrent allers-retours en esprit pour toutes contrées,
laissant derrière nous un sillage droit, une trace.

Chacun de nous s’élève à la création, au génie :
le plus souvent originaires de quelque inter-monde
tous, casaniers ou grands voyageurs, inventons la vie.
(Artistes : des sédentaires-migrants, avec l’inverse.)

 

Bornage

La route par laquelle la pente du pré se termine,
trop passante pour maintenir quelque vie que ce soit,
-les hommes qui l’ont faite venant y jouer la leur
au bal quotidien qui la jalonne d’automatismes-
étire une basse continue, signe d’au-delà.

C’est pourtant le lieu où les gens meurent comme des mouches,
d’où flotte discrètement un parfum particulier,
ensorcellement de la vitesse et sourde menace,
comme si le plus propice ailleurs n’était au-dessus,
dans le pré parsemé de ses ors, au charme indicible.

 

Autre

On quitte avec regret la demeure de tant de songes
au rythme de laquelle on s’est accordé pleinement,
ne la voyant pas sans mal faire voile dans la brume
au fur et à mesure que nous nous en éloignons.

Perdre ses contours dans l’éclat grisâtre d’une tache
n’est pas pour elle sombrer en des abysses d’oubli,
elle garde le chaud sous les ailes de sa toiture ;
s’y entreprennent les plus subreptices couvaisons.

On ne s’éloigne pas d’une résidence des rêves :
au fond des yeux en secret on la sait toujours fumer,
même partie elle s’imprime dans le filigrane
vivante au creux de tous les souvenirs, pour l’essentiel.

(La maison : quelques briques autour de deux cœurs qui battent,
où du feu ne brûle pas juste dans la cheminée ;
n’y affleureraient pas les sentiments de solitude
ni d’ennui devant la marche inexorable du temps.)

 

Confrontation

De l’Arbre rien à dire : il est ; à la différence

de nous, qui nous agitons sans répit autour de lui,

qui ne savons l’aborder comme le Sage à palabres

où il fasse bon stopper notre marche et partager,

favorable à nos épanchements dans la bienveillance.

Nous agissons plutôt en machines ou en robots,

laissant le temps ricocher sur nous en galet inerte

ou se nouer à notre cou en corde de pendu.

Après l’épreuve du bouillonnement et des tempêtes

nos soirs font l’âme mélancolique du point du jour,

même ceux où de bons amis quelque part nous attendent

pour nous manifester l’affection d’êtres fraternels,

bien qu’il nous faille la nuit pour percevoir les étoiles

et nous repérer dans vos désertiques no man’s lands,

que nous traitions nos propres errements de malchance

et que la pire nuit ne soit pas celle du dehors.

 

Au taureau 9954 (n° de boucle)

Montagne de sensibilité et non poids de viande,

colosse calme voué à couler des jours heureux,

de toute l’invraisemblable douceur herculéenne

affleurant dans tes gestes, ton regard et ta lenteur,

tu rends évident à tous le peu à quoi tu aspires,

si juste nous te laissions le transmettre jusqu’au bout :

faire corps avec le jour qui donne sa transparence

à l’entière communauté du vivant, à nous tous.

Besoin d’aucune course éperdue pour vivre l’intense,

de nulle précipitation pour oublier Chronos ;

le bonheur est pour toi une chose infiniment simple,

tu sais en limiter l’aire dans l’espace et le temps.

Source de nos malheurs est d’en désirer davantage,

nous vouloir au-dessus de la nature, de ses lois ;

je crois cette dernière humaine, car elle est leçon

à nous donnée à la fin de nous aider à survivre,

à ne guère nous éloigner d’elle et la respecter

pour une venue sur terre en tous points harmonieuse.

La voie royale où des frénétiques se précipitent,

ainsi considérée sans raison, est-elle un chemin ?

 

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