Poésie : L'entre-deux vibratoire

Prologue d’une fresque pour Alfred Sisley             

Cher Alfred, pardonnez-moi cette familiarité

d’oser m’adresser à vous le plus simplement du monde,

puisque retrouvant avec dilection votre travail

j’en compte peu d’autres dont autant de tableaux me touchent ;

l’empathie vraie se tissant, l’affinité se créant,

époques et styles relégués dans l’indifférence,

puisque dans l’art nous sommes ce que nous produisons

d’effort avec doutes, nos craintes, nos insuffisances,

tant je crois me reconnaître en vous et vous pressens

-non mon double en peinture car vous, avez du génie-

mais en parent aux correspondances chromosomiques,

sans préjuger de l’éloignement de nos galaxies.

C’est une fraternité que vos toiles m’insufflent,

avec l’homme, avec nous tous et nos cadres de vie.

Tout respire l’absolue intégrité de l’artiste,

l’intransigeant rejet d’une once de facilité

pour construire l’espace et l’harmonie d’un paysage,

l’alchimie à travers laquelle vous le percevez.

Vous n’avez jamais beaucoup festoyé à Louveciennes,

pas plus qu’à Argenteuil, à Marly ou Moret sur Loing,

en tout lieu vous parvîntes pourtant à donner le change

non par goût du paraître et son corollaire l’orgueil,

seulement pour n’attrister ou ne déranger personne.

Votre charge de famille avec si peu de moyens

a maintes fois fait tanguer sans retourner votre barque.

L’élégance de ne jamais parler de votre mal

à vivre, à peindre dans la complète solitude,

me fait réfléchir sur l’asymptote des destinées

gouvernée par les genres d’expression et les époques.

Génie de plume aussi haut que vous avec le pinceau

un autre Alfred familier pour moi connut cette épreuve

quand bien d’autres recueillaient les faveurs de leur public,

d’affronter les ingratitudes et méconnaissances

dans un silence dont lui ne s’est jamais départi,

arc-bouté au creusement sans faille de sa recherche

sans s’accorder le droit de « gémir, pleurer » ni « prier ».

Avant vous l’emporta cette maladie diabolique,

passé par les larmes muettes du même cancer.

L’altruisme consiste à souffrir avec le sourire

quoi qu’il en coûte à l’envie humaine de s’épancher,

pour ne rien compromettre de la bonne humeur ambiante.

Par le rapport de l’eau de vos rivières et du ciel

vous nous révélez toute l’âme d’un coin de nature,

mettez à jour le vibrant enfoui sous chaque tréfonds ;

si l’art contribue au sens de nos pauvres existences,

c’est une part centrale de la mienne que je dois

à votre œuvre comme à quelques autres, dont je me soigne.

De telles dettes on met une vie à s’acquitter.

 

Entre main et plume

Insaisissablement, il se donne en restant ailleurs,

dans le mouvant, qu’il reconnaît comme sa seule place,

car il ne se supporte à peu près qu’à l’écart de tout,

n’ayant de certitude que sa propre inconsistance.

Impossible pour telle personne de résider

hors des ridules de sable dans le rien du désert

où le vent vient construire et déconstruire des mirages,

aux bâtisses déjà plus imaginaires que vraies.

Ce sont les vents de tous les azimuts qui lui inspirent

l’humilité du sage et l’obstination du marcheur

en proie aux seuls élans qui de presque tout  le libèrent ;

habitations fugaces, ces éclairs de poésie

que loin de s’y installer traverse sans complaisance

la soif inquiète de vite retrouver l’horizon.

 

Poeintre

A part la transparence, quelle offrande de ce Jour ?
De soi aux aimés absents diminue-t-il la distance,
et les doutes sur ce que l’on croit, les estompe-t-il
à la faveur en soi de quelque éclaircie véritable ?

Si lui paraissent errances ses élans vers autrui
tel quidam de plus en plus seul, captif des multitudes,
étendu entre immeubles sur un mouchoir de gazon,
dans l’ornière de parallèle à perpendiculaire,

de la discorde croissante entre l’homme et son milieu,
l’esprit moins irrigué malgré la pléthore de sources,
aux prises avec la gageure de s’auto-déchiffrer,
peine à s’identifier entre le vaste et l’infime,

se sachant l'une des causes de l’éparpillement.
Peintre, sans doute jamais du confus, pourtant du trouble,
il devient l’entrelacs des traits et couleurs qu’il reçoit,
de plus en plus à l’étroit, prisonnier de la palette.

 

Intimation

Ce jour d’avance frappé au coin de l’inopérant

grisonne déjà aux tempes bien qu’à six heures d’âge.

Le pont-levis de l’aube n’est pas encore baissé

que tout son être se porte vers la feuille virtuelle,

arène vide où déjà se prépare à batailler

celui en qui il peut de moins en moins se reconnaître.

Si fort, l’aiguillon qui pousse parfois au no man’s land

cet errant à la lisière du matin, qui divague,

travailleur chu en délicatesse avec ses outils.

Il est de moins en moins convaincu de leur raison d’être,

et n’approche de lumière que par vague intuition,

habité de ses seuls doutes dans l’avance improbable.

Il faut tellement aimer pour faire choix de partir

bien qu’en règle prévenu de déboires qui s’annoncent.

 

Violence

En bagarre jour et nuit avec ses gouffres, l’artiste
-celui ou celle qui trempe la plume dans son sang-
est attaché à faire de sa vie entière une œuvre :
l’essentiel n’est-il pas de s’amender à cœur ouvert,
si seulement est laissé un espoir de résilience ?

Le plus souvent sur la crête entre la vie et la mort
dont il trouve par moments la grimace séduisante,
cœur à l’air en ce sens accessible à tous les assauts
il fait toujours du funambulisme entre deux frontières
sur un fil non assez solide pour l’y maintenir.

Ici la sécurité et la paix, tout près la guerre
entre ceux qui vénèrent et ceux qui veulent punir
ou prennent pour de la vanité les élans sincères,
voulant d’emblée que ce qui commence doive finir
quitte à figer une faute en erreur irréversible.

Loin au-dessus de la stratosphère des errements,
lui lance la pierre qui se sent parfait ou parfaite ;
en plus de l’amitié il donne sa marge d’erreur
à ceux qui se garderont une chance de le comprendre,
sans jamais leur voiler sa faiblesse ni la masquer.

Exclure et condamner donnent jouissance malsaine,
de l’esprit de vengeance jamais trop éloignés ;
dans les domaines du travail sur soi et du courage,
toujours prêt certes à tirer profit d’une leçon,
dans la lucidité de ses écarts, l’artiste signe.

A l’encre non sympathique il grave ses flux profonds,
gardant le cap de son engagement le plus intègre
en vue de l’élévation espérée du cœur humain,
et laisse entrebâillées les portes d’une renaissance
toujours remise sur le métier, propice à chacun.

 

 

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