Epars

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Visite de la Colonia Apta Julia 

Chanter l’arbre ou chanter la pierre : être en poésie

(En humble reconnaissance à Patrick De Michèle)

 

Parmi des pièces au seul clair de lune d’une torche

la pierre palpitait autant que nous de nous y voir,

passants nouveaux après plus de deux-mille ans bien sonnés

qui en Romains avons cheminé dans les ambulacres.

Pour nous tous, Docte ami que je tiens à chanter ici,

tu parvins, si profond sous l’aubier de notre bitume,

à mettre au jour des regards en ce siècle vingt-et-un

le fruit de tes intuitions imprégnées de connaissance,

par un doigté qui concentre sur toi seul la douleur.

Prouesse, dans la divine grâce polythéiste

dont il nous est loisible de faire sens aujourd’hui !

Epaisseur et poids de la terre ne font plus obstacle

à l’appontement de l’ignorance au gai savoir,

illuminant de ton approche toute sensuelle

l’opaque, devenu par miracle le Transparent.

Pour nous, dompteur de tant de matière réputée lourde,

tu mesures le temps de ton mètre de couturier,

temps des volumes et de géométrie dans l’espace

dont se livre la syntaxe, fragment après fragment.

Avec des Instruments qui t’en ont déroulé la phrase,

tu en eus la vision claire dès l’indice premier

que les passants d’en haut à aucun moment ne soupçonnent.


L’Isloiserie avec gens honnêtes

A moi-même, non sans un léger
relent de mémoire vers une maline
dont je gage qu’elle se reconnaîtra.

Dans ce que tu t’efforces de ne jamais oublier,
outre ceux qui sont gravés de façon indélébile
aux cellules de ton corps, dans la chair de ton esprit,
figurent les valeurs de respect d’autrui et justice
qui dans ton lien au monde président à tous rapports.

Ce que les vents, de leurs lancers droit et leurs tourbillons,
arrachent du sol, corrodent, fragmentent et emportent,
parfois se maintient au ciel, y virevolte longtemps,
puis s’installe à demeure sous une voûte crânienne,
y délivrant peu à peu sa charge d’enseignement.

Ton enthousiasme peut être facile à soulever :
il suffit d’évoquer l’amour partagé de la Sorgue
pour gagner ton concours sans faille, inconditionnel
à une entreprise où tu ne vois pas que l’on te leurre
pour reconnaître une part mineure de ton travail.

Mon pauvre Henri-Louis quel naïf, voire idiot tu fais :
il t’arrive, par le prisme des heures de dolence,
de ne pas filtrer les pièges de la « réalité »…
Le récit du fait-divers ci-dessous en donne preuve,
destiné juste à faire sourire qui te connaît.

On t’a montré une collection de vues du passé
avec l’objectif d’en faire un « diaporama », rien d’autre,
regroupées par noms de quartiers, taxonomie figée ;
tu émis tout de suite l’idée d’une dynamique
à y instaurer, d’un voyage à faire partager.

Tu pensas tes commentaires en fonction de cela
en t’y adonnant avec l’invalidante confiance
qui te fait donner tes tripes sans compter, jour et nuit,
en couillon ne sachant pas qu’il ne perd rien pour attendre,
ce que malheureusement la suite t’aura prouvé.

Tu es un généreux, n’aimes pas plus dire « moi seul »
que lire ton nom hors de la « Conception du Voyage »,
-le mouvement de l’ensemble (« de… à… ») étant bien de toi,
la formule « Du terminus au départ » ta trouvaille-
ce que sans autre but, tu espérais voir reconnu.

Pour le moins ahurissant de découvrir après-coup
que tu ne fusses que le rédacteur des commentaires
concomitants, indissociables de la conception ;
tu ne peux accepter de déclaration d’autre chose
que la vérité sur laquelle tu es arc-bouté.

Au sujet de l’intellectuelle paternité
-sans lien pour moi avec la propriété juridique
abdiquée au bénéfice d’une association-
elle t’est juste l’objet d’une blessure sans suite,
« contentieux » et « posture » tous deux t’étant étrangers.

Avoir ri aux éclats ensemble, pris de bons repas
ne change rien à la naissance de l’esprit-criture
ni au regard jamais déformant de la vérité
sur l’origine d’une Idée première, seule source,
création artistique d’un cœur désintéressé.

Qu’ils sont sournois les filets de la familiarité :
ils forment un large estuaire ouvert sur la bêtise,
sauf dans de rares cas où un être mieux structuré
de demeurer dans ses frontières a cette sagesse
et dédie son silence à la saine méditation !

Du chemin, si court, de L’Isle en Partage au DVD
où tu te vois simple contributeur pour le parfaire,
naguère gavé d’estime, de signes d’affection,
(le soleil charge de tout son sucre la bonne poire
en sachant parfaitement ce qui va lui arriver)…

Tu atteins la suave délivrance de l’oubli
des dissimulations dans une savante pénombre
par une manipulatrice toujours effacée,
mais directive, qui pense trop avec l’épiderme
et se sert de belles causes plus qu’elle ne les sert.

 

CHRISTINE GROPPA

A Toi, précieuse amie et soeur d'élection,qui viens de décéder le samedi 21 mars 2015 à l'hôpital d'Apt.

 

Chère, ton Bien sur terre n’est pas non avenu :

heureusement tu demeures en nous si vivante,

rare en courage et dignité devant l’épouvante,

invariablement positive dans l’inconnu ;

si aimante pour chacun des tiens, le cœur à nu

tu te savais funambule sur un fil ténu,

insurgée sans faiblesse contre le temps qui creuse

nuit et jour, sans livrer ton mal-être contenu

et te montrant à nous sous un jour de fille heureuse.

 

( Copyright H-L. Pallen )

 

Exposition

Hommage au père libérateur

H-L.Pallen / M.Lenoir

Pôle Média-Culture Edmond Gerrer

2 février - 2 avril 2015

68000 Colmar

 

 

Chers passants,

Si la publication de ce qui suit ne traduit pas la moindre animosité de ma part, je tiens à le préciser clairement aux Colmariens, je n’ai pas davantage d'hésitation à y procéder. En effet j’ai, depuis, le sentiment très apaisé qu’après tout la vérité des faits est bonne à dire, tout aussi convaincu que si Monsieur le Maire de la ville libérée du nazisme le 2 février 45 ne s'est pas -de fait- montré favorable à  la liberté d'expression, il partage sans doute mon goût de la vérité, avec un égal courage de ses opinions et de ses actes, et n’aura donc pas lieu de s’offusquer de mon geste. J'ai l'honneur d'être fils d'un homme qui s'est battu pour nos valeurs, au premier rang desquelles la liberté d'expression
A la place du moment de communion espéré dans le vrai partage des valeurs qui nous unissent, outre les bords politiques des républicains que nous sommes (l’évidente analogie entre le totalitarisme menaçant l’Europe de 39 à 45 et celui qui terrorise le monde aujourd’hui me semblait devoir faire immanquablement consensus) l’artiste invité que je suis a eu droit à un accès d’autorité proche de la colère, improbable et à mon humble sens déraisonnable.
Honoré de la venue du Maire à notre vernissage j’ai été littéralement soufflé par sa réponse lorsque je lui ai confié avec courtoisie et sourire que j'allais faire un lien avec les événements ayant donné lieu à la vague récente de  'Je suis Charlie'... Je n’en croyais pas mes oreilles. Pensant sans doute n'avoir pas été assez clair une première fois il m'a répété  aussi fermement son véto : "Moi je ne suis pas Charlie et si je vous entends prononcer le nom je quitte la salle", ceci assez haut d’ailleurs pour que je ne fusse pas seul à l’avoir entendu. J’ai cru devoir dans l’instant accepter de taire mon propos par répugnance de l’incident qu’il eût déclenché, et ne regrette pas mon silence de surface une fois prononcés les remerciements ci-dessous.

 

Allocution prévue pour le 2-02-15 (vernissage), dont je n'ai pu prononcer que la 1ère partie à "Je suis Charlie" près, la 2 nde interdite également par M.le Maire


Un honneur rare est fait, au travers de ma petite personne, à la poésie,  et tout autant à l’art pictural contemporain dont Michèle Lenoir est une représentante de grande valeur, art si prégnant dans les calligraphies présentes ici ; sa place naturelle serait bien sûr à mes côtés et elle me manque. Je vous en transmets donc les regrets et les excuses de n’avoir pu être parmi nous à ce vernissage.
Le premier mouvement de mon âme est la gratitude ; je veux exprimer toute la mienne en rappelant une parole célèbre de René Char dont j’ai été un proche : « Merci, et la mort s’étonne….glas. »
Sans obséquiosité je veux dédier ce merci aux quatre personnes sans lesquelles l’exposition présente n’aurait pas eu lieu : -mon cher Père d’abord, Simon-Paul Pallen, papa aimant et grand mutilé de guerre, du R.M.L.E. (le Régiment de marche de la légion étrangère, « La grande équipe » dans un livre célèbre)  soldat de la 1ère DB sous les ordres du Lieutenant Hallo, resté jusqu’à son décès proche du Général Hallo qui lui a toujours témoigné de l’amitié, -Melle Denise Rietsch, enfant de 8 ans lorsque la bataille a fait rage pour décadenasser le Carrefour du 4 Vents, et qui a intercédé fin 2012 pour que l’expo puisse avoir lieu à Horbourg-Wihr, -Mr Robert Blatz, alors Maire de Horbourg-Wihr, qui voulut bien lui donner son premier Sésame en 2013, et plus que jamais aujourd’hui Monsieur Gilbert Meyer, Maire de Colmar, que je remercie chaleureusement.
C’est une évidence de dire que comprendre le passé construit le présent, et surtout prépare l’avenir ; et le contexte de ce beau 70ème anniversaire est assombri des récents massacres sur notre sol. Nos chers combattants de la période 40-45 nous ont défendus contre le totalitarisme nazi ; c’est une autre évidence de souligner, comme l’a justement fait le Président de la République, le lien entre tous les fanatismes, mortifères et liberticides. Les trois policiers tués dans les derniers carnages furent respectivement chrétien, juif et musulman, symbole de notre unité autour de la république. Dans le droit fil de ce symbole, en héritier de la pensée d’Albert Camus qui a écrit « L’unité c’est le rapprochement des contraires, la totalité c’est l’écrasement des différences », en héritier aussi  de l’humaniste Albert Jacquard avec lequel j’ai eu l’honneur correspondre, je voudrais finir par une brève profession de foi, où justement pour cette valeur symbolique j’ai cru éclairante ici la reprise de l’antienne très entendue « Je suis Charlie », sachant que comme beaucoup je ne reprends certes pas à mon compte tous les contenus de l’hebdo… Je le suis en artiste, voltairiennement. Dans d’aussi cruelles turbulences il n’y a pas de tour d’ivoire pour les artistes. Les vrais ne rasent pas les murs en sifflotant mais s’engagent en « soldats » de la culture, parce que c’est leur place.
Je vais m’adresser ici aux fanatiques du monde entier en dédiant ce texte à la statue de Bartholdi qui signale Colmar et tout notre pays, vue récemment plus saisissante que jamais, sous son crêpe noir.


Je suis Charlie en faveur du respect de la vraie foi

qui ne soit jamais prétexte pour soumettre quiconque,

mue d’amour et de tolérance, uniques moteurs.

Je suis aussi Charlie contre la violence faite aux femmes,

contre toutes sortes d’abus infligés aux enfants,

contre la possession de quelque être humain par un autre ;

Charlie aussi contre les miasmes de l’homophobie,

contre tout l’éventail des artificieux amalgames

visant toujours à vous permettre les indignités

de la haine attachée aux cibles de votre racisme,

Charlie pour la fraternisation des vraies religions

qui ne prétendent jamais rien imposer à personne

dans le sentiment pur d’une vérité révélée

et si loin de votre usage frauduleux de ce terme…

Nous disconviendrons toujours d’ineptes philosophies

affirmant de la mort qu’elle est « punition » ou « vengeance »

d’un ectoplasme érigé au rang de divinité

qui doit se gratter au point de rendre cinglés les hommes ;

ce n’est qu’une invention politique de vos gourous

suivis par vous en toutous ou en moutons de Panurge…

Charlie enfin pour l’intelligence d’en rire aussi,

qui vous ferait devenir êtres humains respectables,

débarrassés de votre rage de l’assassinat.

Mahomet fut montré couramment jusqu’au Moyen-Age

selon les historiens et tant d’autres gens cultivés

qui ne se contentent pas de colporter l’ouï-dire

sans avoir de source sûre approfondi la question.

Quoi qu’il vous semble cette « interdiction » est donc injuste

et avec votre belle religion n’a aucun lien,

fruit de coutumes sans rapport avec leurs origines.

Personne en ces temps, -d’aussi bons croyants que de nos jours-

ne voyait un obstacle au Prophète dans des images.

Ce sont tardifs mensonges, contre-vérités de fait,

tours de passe-passe pour justifier l’arbitraire.

Malgré l’abjection qui contre la raison s’accomplit

tant de belles choses loin de vous restent à écrire,

à ressentir et estimer de ce monde blessé,

douloureux de la cécité du jour, omniprésente.

L’implacable poursuite du rengorgement des fous,

si peu de chose comparée aux horreurs qu’ils commettent,

n’infléchit goutte de l’élévation d’un esprit pur

qui garde sa quête du bien-être pour tout le monde.

S’il demeure possible de rêver (c’est notre cas !)

après tant de violences masquant votre petitesse,

quel baume au cœur pensable autre que l’art, justement,

pour tous peut-être principal foyer de résilience ?

Merci aux pères pour notre liberté d’aujourd’hui,

pour la délectable douceur de votre chère Alsace

synonyme de l’expression libre et de la beauté.

 

Hommage au père libérateur (poésie-peinture)


L’exploratrice de l’imaginaire Michèle Lenoir et le soupirant du silence que je suis avons porté conjointement et réalisé ce projet par le prisme de nos chemins de création respectifs, complémentaires dans leurs différences multiples. D'où la première exposition tenue en 2013 à Horbourg-Wihr où mon père et inspirateur de ce projet, Simon-Paul Pallen, a perdu son bras gauche le 31 janvier 45 par temps de haute neige au carrefour du Quatre-Vents, sous les ordres du Lieutenant Hallo (1ère D.B.) en dégageant la poche stratégique de Colmar. D’où encore l’honneur évident et accru de célébrer nous aussi les pères combattants d’alors, également par la poésie et la peinture, dans le cadre des cérémonies du 70ème anniversaire de la Libération de Colmar.  Les textes de l’exposition, en vis-à-vis de chaque œuvre inspirée et libre de Michèle Lenoir, montrent à quel point, aujourd’hui plus que jamais, la reconnaissance exprimée aux libérateurs, procède pour nous tous d’une forme de renaissance, et de résilience collective. La relation non illustrative des poèmes et calligraphies est ici d’accompagnement et de répons, dans les deux sens, entre le fini des mots et l’infini des couleurs.

 

 

 

 

JE SUIS CHARLIE et JE LIS CHARLIE

Lettre ouverte à tous les fanatiques de la haine

Messieurs les bouchers du siège de Charlie Hebdo,

Vous prétendez défendre une cause, prétendez venger. Encore faut-il que vous connaissiez le sens des mots pour les penser et les employer à bon escient. Dans toutes les sociétés, laïques ou confessionnelles de notre planète, dans chaque religion, particulièrement pour celle que vous croyez défendre par vos assassinats de personnes innocentes, on s’efforce par attachement à la civilisation de rendre proportionnelle la réponse au degré d’une offense subie si c’en est une, de l’apporter en veillant à brandir le moins possible le terme de « vengeance » le plus souvent sans rapport avec le facteur déclenchant. Comme la vie humaine n’a pour vous aucune importance, vous ne vous encombrez pas de faire le distinguo entre des facéties certes intelligentes d’artistes rieurs avant tout et une « offense » qui viserait votre religion, des dessins humoristiques sans aucune malveillance suffisant donc à vous faire partir comme des automates pour une croisade qui n’a pas lieu d’être, au nom d’une non moins absurde « vengeance » inspirée en aucun cas par Allah mais par quelque faux prophète de quartier et de pacotille, de l’espèce de ce Farid, prédicateur d’un islam de haine et recruteur qui vous a dit que « les textes » donnaient « des preuves » des raisons de commettre des meurtres sur notre sol. Quels « textes » ? Quelles « preuves » ? Quelle sourate du saint Coran ?... Vous seriez embarrassés d’en citer une seule, mais n’avez pas poussé plus loin que l’ouï-dire l’étude pourtant due au Livre fondateur de votre « foi », si l’on peut imaginer que vous en ayez une. Le mensonge grossier de l’enrôleur de futurs meurtriers en mal d’action, car aucune sourate n’y prône la haine ni ne fait nulle part l’apologie du meurtre, a suffi aux assoiffés de violence aveugle que vous êtes pour déchaîner ce qu’il y a de plus bestial en eux. Bien que vous soyez pour moi d’exemplaires représentations de l’antimonde, je choisis de parler posément de vous et de m’adresser aux possibles émules auxquelles votre lâcheté savamment médiatisée pourrait donner naissance, avec les seuls termes de  l’analyse pondérée, par dégoût de ceux de l’insulte et de la détestation. On ne peut bien sûr que craindre des fanatiques reptiliens qui n’ont, contrairement à leur discours, aucune foi, et qui sans leurs armes seraient juste des illuminés insanes relevant du médical. Nous connaissons tous suffisamment de vrais musulmans pour pouvoir affirmer aux côtés du Recteur de la Mosquée de Paris, et de Monsieur Hassen Chalghoumi, admirable Imam de Drancy, et de tant d’autres, que vous n’êtes mus par aucun sentiment religieux mais sous le masque par la volonté politique d’abolir la civilisation et ses valeurs humaines, pour exploiter les vaincus que vous aurez écrasés. Si Dieu existait pour vous, vous considéreriez d’abord qu’il est bon, qu’il est un, qu’il prône en premier lieu l’amour et son corollaire le respect de la vie humaine, et n’existe pas exclusivement pour les musulmans.  
Je viens juste d’apprendre que nos forces de police protectrices des valeurs qui nous réunissent ont mis fin à votre  prise d’otages de la seule façon rendue possible par  votre furie : en vous supprimant. Je ne m’en réjouis pas ; bien que je ne voie en vous qu’une tumeur maligne de la pensée de quelques poignées d’imbéciles,  je n’ai jamais souhaité pour autant vous voir mourir. Paradoxalement peut-être, j’espérais au contraire vous voir survivre à votre boucherie, enfin captifs à  disposition de la Justice et face aux malheureuses familles de vos victimes. J’aurais en effet voulu regarder et entendre des assassins de votre espèce soit bafouiller vainement pour justifier l’injustifiable avec une ignorance crasse des mots et des concepts, soit par défi jusqu’au-boutiste se réfugier dans la  morgue d’un silence haineux ne ressemblant pas moins au caprice d’enfants butés, qui eût été risible sans la tragédie de vos meurtres. Les adversaires fous de toute civilisation et de la prise en compte des valeurs humaines que sont les salafistes djihadistes de Daesh ou al Qaïda ont beau vous féliciter ou se féliciter de vos homicides indignes, vous décerner post mortem le faux titre de « héros », vous n’êtes sans conteste, dans les faits, que des lâches pouvant faire « école » seulement pour quelques simples d’esprit à votre image. Tirer sur des hommes sans défense qui n’ont en tête que bienveillance bon enfant et joies de l’esprit et n’ont jamais fait le moindre mal à une mouche, est de la plus abjecte lâcheté ; tirer dans le dos d’une femme est d’une veulerie méprisable ; achever froidement un policier blessé déjà à terre vous disqualifie tout autant du titre d’hommes comme le fait de tirer à l’aveugle dans une rue ou dans les couloirs d’un bâtiment. Il n’est possible à un esprit sain de consentir aucune dignité, aucune respectabilité, aucune légitimité, à des êtres pour qui la réponse automatique à leurs contradicteurs réside dans leur mise au silence par l’assassinat.
Nous souffrons tous aujourd’hui de l’amputation de messieurs Stéphane Charbonnier dit Charb, du cher Cabu qui avait aussi une place précieuse dans notre univers sensible, comme Wolinski, Tignous, Honoré… Nous avons mal à l’absence du non moins cher chroniqueur Bernard Maris, économiste éclairé et grand cœur qui comme vos autres victimes n’aimait rien plus que l’intelligence et la bonté, la convivialité et les joies dédoublées. Ils n’étaient adversaires d’aucune religion et n’ont pas davantage taquiné l’Islam que la chrétienté ou le judaïsme ou quelque autre. A peine, pour un regard pondéré dans une éventuelle réprobation de leurs espiègleries, eussent-ils pu être vus comme la mouche du coche de notre bon La Fontaine, mais jamais comme les ennemis de quiconque. Sans doute n’avez-vous pas plus lu Charlie Hebdo que le Coran. Toutes vos victimes, innocentes, étaient profondément bonnes et bienfaisantes pour les personnes amoureuses d’une vie nécessairement basée sur la paix, la tolérance, l’amour des autres comme de soi-même, et le partage. Nous sommes amputés mais plus que jamais debout et décidés à combattre ce que vous représentez. C’est votre erreur, votre déshonneur et votre défaite.

Henri-Louis Pallen lecteur régulier et nouvellement abonné à jamais de CHARLIE HEBDO. 

 

 

 

Charte de l’Association  MUSÈMES, à L’Isle sur la Sorgue ; texte H-L. Pallen


(Annonce n°1531 - page 4413, annexe au Journal Officiel de la République Française, lois et décrets 13 IX 2014, n°37)

Contexte dans lequel s’inscrit le projet

 J’observe de plus en plus dans notre société que de fait, les formes d’expression artistique se désalvéolent de leurs contours premiers et tendent à se rapprocher les unes des autres ou s’aspecter, sans tenir compte des représentations où beaucoup de personnes les figent encore. Il en résulte des émergences de toutes natures, non seulement dans nombre d’expositions d’aujourd’hui, des animations et spectacles, également dans des musées, et non des moindres. En attestent en guise d’exemples en référence les événements de l’« Open Museum » au Palais des Beaux-Arts de Lille, où des voies nouvelles s’ouvrent au goût des amateurs, visiteurs ou spectateurs, axés cette année sur des assemblages fructueux entre peinture et musique. Nous ne sommes plus ici dans des seuls rapprochements explicatifs, esthétiques ou illustratifs, mais dans un esprit nouveau de recherche d’harmonie féconde avec pour objectif l’émergence d’un travail imaginé et réalisé en commun par divers modes d’accès à l’invention en matière d’art. Comme des musiciens et des peintres, des sculpteurs et autres plasticiens, des écrivains, ont accès à ce ballet de l’esprit d’innovation, conjointement avec des photographes, des comédiens et metteurs en scène, des créateurs de mode, des chefs de cuisine, parmi d’autres et sans exclusive, tous passionnés par l’art, ancien ou/et contemporain. Le point de vue de l’archéologue en particulier, en vue de favoriser une compréhension supérieure de notre environnement patrimonial, ceux de l’historien et/ou de l’architecte, à l’exclusion de nul autre horizon scientifique, pourront jouer un rôle dans le cadre de tel ou tel de nos projets.  Il va de soi que la richesse du sens et l’importance pour tous du cadre de vie qui est le nôtre au regard des paysages des Sorgues et de notre passé, même sans les moyens d’une grande ville, ne donneront pas moins un rayonnement d’exception aux événements auxquels il nous sera possible de donner le jour.
 Jusqu’où peut être poussé le vital esprit de convergence et de correspondance si fécond entre les voies et les formes de la création artistique, dont chacune est tout d’abord, par nature, un travail longtemps, solitaire ?... Cet esprit, a priori extrêmement souhaitable, anime en cette circonstance particulière une réflexion de fond susceptible d’éclairer ou sous tendre l’émergence de manifestations culturelles concrètes à l’Isle sur la Sorgue, sans aucune exclusive de technique ou de genre, pouvant introduire notamment les arts numériques et les arts graphiques d’aujourd’hui ; la mise en place et l’organisation de ces manifestations futures évidemment inabouties à ce stade  embryonnaire de leur conception, trouveront des formes concrètes au fil de la poursuite et du partage de la présente réflexion par un groupe restreint de membres, sur la base de quelques pistes pressenties.
  Tout artiste se sent comme propulsé sur son propre chemin, qu’à force de creuser il peut faire devenir une faille fragilisant les passerelles qu’il a cru tendre ; le risque à éviter, d’abord pour lui-même, étant de s’y enclaver. Dans la poussée de cette force irrésistible qui vient de lui mais ne lui appartient que dans une relative mesure, tout se passe comme s’il  était mû par le dessein de s’isoler toujours davantage dans la quête d’apaisement dont procède sa recherche le plus souvent bouillonnante. Pourtant, quelque apaisement provisoire que puisse lui valoir telle ou telle nouvelle production qui s’était imposée à lui de façon impérieuse, -tableau, texte, composition ou tout autre fait d’art à peine terminé-, il se rend compte, confusément mais infailliblement, que l’horizon de son travail est en train de se projeter à nouveau au plus loin de lui. Il sent son relatif (et fugace) mieux-être se dissiper devant le jaillissement d’un besoin autre de création qui point déjà et s’impose, comme il sent du même coup s’aiguiser à nouveau la conscience d’une solitude qui était devenue un temps indolore.
 « …le poète n’a que des satisfactions adoptives » nous prévient le poète du Partage Formel (V), au cas où. Ce disant il rapproche ainsi de façon implicite la quête d’absolu de l’écrivain qu’il est et l’éthique d’un être qui ne perd pas de vue le fil ténu au bout duquel balance sa condition provisoire d’homme vivant. Ces deux versants de la création artistique procèdent d’une même conscience, inquiète et endurante : celui ou celle qui crée, comme la part de son être commune à tout le monde, savent à quoi s’en tenir des bonheurs de rencontre dans leur chemin de création et de ce qu’en gros, par commodité ou gain de temps, on appelle ‘la vie’.

  Les pourquoi et sens du concept

 Focalisation, ouverture, sensibilisation et acculturation au large éventail des modes d’expression présents et vivants parmi nous en ce XXIème siècle juste commençant, restent plus que jamais nécessaires à notre équilibre individuel et collectif.
 Au regard de l’histoire, le tout premier exemple qui vient à l’esprit est celui de la musique. L’apparition des objets fabriqués appelés instruments de musique a eu pour origine, sinon directement l’imitation volontaire de la nature par l’homme, du moins l’inspiration née de la sensibilité de nos lointains ascendants aux « bruits » naturels ; et pour cause : ces sons renvoyaient à une ou plusieurs significations directes, dont la capacité de déchiffrage instantané n’avait rien d’occupationnel puisque c’est la survie des hommes qui en dépendait, tout « simplement ». Ce sont les vents et la mer, les rivières, les oiseaux et les autres animaux terrestres moins inoffensifs, les grondements d’éboulis de montagnes ou de failles terrestres, le tonnerre, les clapotis d’une source, etc. qui dans ce rugueux contexte de lecture de l’environnement pour survivre ont convergé à leur rythme vers l’apparition progressive de la musique telle qu’on la pense dans le monde d’aujourd’hui, et précédé de dizaines de milliers d’années l’avènement du langage humain articulé ; lequel avènement progressif du langage humain au sens construit où nous l’entendons, et des premières formes connues d’écriture, était aussi rattaché à l’instinct de conservation de la vie dans l’immédiat. Dans un ordre d’idées analogue, donc dans le même degré de nécessité absolue et un rapport équivalent à la survie, s’inscrivait ce qu’on a nommé plus tard l’art rupestre, comme le montre d’une manière très remarquable le philosophe spécialiste des arts Régis Debray. (Cf « Le stupéfiant image », Ed. Gallimard, Collection Blanche, 2013) En aucun cas les fresques pariétales n’avaient une fonction d’ornement, les représentations des animaux dont ils pouvaient se nourrir ou dont ils devaient se défendre étaient autant de messages destinés à leurs semblables, en même temps que des signes d’une vie spirituelle probablement intense.  
  Au commencement fut donc le Son, avant le Verbe, dont l’apparition d’abord sonore   précéda le sens donné à toutes les productions orales puis écrites du genre humain. Raison pour laquelle sans doute la musique garde dans les esprits une place au moins égale à celle des mots, souvent supérieure, en termes de profondeur de sa résonance dans l’être. D’où sa prédominance indiscutée dans les mémoires, le fait avéré qu’un analphabète aussi bien que d’autres personnes se souvient sans difficulté d’un air, même complexe. Dans un ordre différent d’idées, il arrive que des personnes avec certains handicaps mentaux développent aussi ces capacités de mémoire spécifiquement musicale comme, plus rarement certes, des dons réels d’instrumentistes. L’un des avantages singuliers de la musique réside dans le fait qu’elle n’explique rien, n’argumente pas quoique l’on puisse discuter passionnément autour d’elle ; malgré cela évidemment elle possède souvent la grâce magique de convaincre de façon immédiate. Nul besoin de conceptualiser pour ressentir. Elle n’a pour visée aucune fonction figurative, démonstrative ou illustrative. Elle veut évoquer, faire penser, jamais copier. Sauf dans le projet ponctuel de quelques compositeurs elle n’imite pas, à proprement parler. Ni écrites ni jouées, les notes ne peuvent pas plus remplir la fonction de pixels, de traits du dessinateur ou de palette de l’artiste peintre. Il n’est pas véritablement dans les « cordes » de cet art de remplir une fonction narrative ou descriptive. Les notes, ni en elles-mêmes ni par rapport à celles qui  précèdent ou suivent chacune d’elles, ne renvoient à aucun signifié direct qui serait d’emblée commun à tous leurs auditeurs.
 On y discerne pourtant, entre autres nombreuses analogies apparentes avec le fonctionnement du langage, des phrasés, une syntaxe, des passages, des bouclages, des incises, une multiplicité de figures de style, une variété considérable de rythmes, des groupements d’éléments organisés de façon à construire une impression ou une atmosphère visée, mais c’est par commodité, entérinée par l’usage, que musiciens et chanteurs lyriques notamment appellent « textes » les scores d’une composition imprimée sur des portées ; la métaphore est séduisante mais trompeuse si on l’entend « au pied » de la lettre -ou de la note ! « Textes, textes, ai-je dit textes mon cher cousin, comme c’est bizarre … »
 D’instinct d’abord puis de plus en plus lucidement au fil des époques, les hommes ont toujours voulu associer les mots à des airs chantés ou joués, en harmonie avec la voix. L’inverse, consistant à écrire des éléments de langage pour les faire cadrer avec des airs musicaux, est aussi devenu un mouvement naturel de la création artistique. Depuis la chanson populaire jusqu’à l’art lyrique, l’éventail illimité de productions en témoigne. On a le plus souvent composé pour chanter des œuvres littéraires, quitte à les transformer ou carrément les récrire ; à l’inverse il s’est produit aussi, et se produit encore couramment, que des compositeurs écrivent eux-mêmes ou fassent rédiger spécifiquement ex nihilo un livret de paroles ciblé pour être en accord avec telle ou telle partition déjà existante. Cadrer de façon précise, s’ajuster pour le chant. C’est le genre poétique surtout, qui s’y prête.
 Entre musique et poème on trouve dans les dictionnaires un nombre à la fois précis et limité, variable selon l’édition et la date du recueil, de termes qui forment un continent de vocables, libérant leur charroi d’atmosphères et d’images. Certains s’appellent, se regroupent, font équipe, comme s’ils éprouvaient des sentiments vis-à-vis d’autres. Certains s’excluent par contre, se montrent aussi difficilement conciliables, revêches vis-à-vis d’à peu près tous les usages théoriquement possibles, que n’avaient semblé inséparables les précédents. Tout se passe comme s’ils avaient leur dynamique ou leur vie propre. On peut trouver en cela une analogie avec le point de départ musical de la gamme et une certaine « vie intérieure » des notes, à propos desquelles on entend aussi parler de « couleurs » et de « traits », en rapport non dit avec les arts de la peinture et ses matières. Huit notes en tout et pour tout, c’est -comme pour le nombre limité des mots- extrêmement court en apparence, n’était-ce que le nombre de leurs altérations, combinaisons ou assemblages possibles, ouvre la voie d’un éventail à peu près infini d’effets sonores et d’associations défilant dans la part de nous la plus sensible. S’il paraît assez limité de la même façon, le nombre des couleurs naturelles qui sont celles de l’arc-en-ciel, permet aux artistes peintres de multiplier et réinventer les pigments de la terre, ceux du ciel et ceux de la mer, et les matières (collages) ; nous y reviendrons.
  En exemple du fait que l’attraction et la porosité inter-pratiques artistiques remontent très loin, pensons au foisonnement pluridirectionnel de la vie culturelle et intellectuelle de la Grèce antique : déjà, depuis la richesse de ses fables et contes mythologiques, par le biais de ses neuf Muses et de la charge souvent double, parfois triple même qu’elle attribuait à chacune, on y associait les techniques et les genres de façon naturelle au point d’imbriquer souvent deux, voire trois univers distincts de création. De toute évidence les Grecs ne corsetaient pas leurs créations de barrières étanches les arts, pas plus qu’ils n’en dressaient entre les genres à l’intérieur de ces derniers. Leurs ressortissants, créateurs mortels, avaient en somme un certain mérite d’y voir clair : les frontières entre les contours de leurs domaines paraissaient, d’en bas, assez floues, l’instinct du Beau et leur goût de l’harmonie faisant le reste.  Exemplaire complétude de ces registres variés de la création artistique des hommes inspirés des dieux ! Auteurs et musiciens, sculpteurs, comédiens et danseurs, se sentaient aiguillonnés et surveillés de près par cette sorte de haute administration toujours sourcilleuse qu’était l’Olympe. On peut en imaginer les bureaux disposés les uns à la suite des autres dans les immenses couloirs de bâtiments labyrinthiques qui bourdonnaient au ciel de leur haute autorité …
  Il est pourtant un autre domaine artistique sur le fonctionnement duquel les déesses du souffle divin de l’Inspiration (souvent patibulaires, plus rarement sensuelles !) semblent avoir exercé une régence moins sourcilleuse : celui de l’image, au sens où nous l’entendons de nos jours. Entre autres peintures rupestres les grottes de Chauvet et de Lascaux chez nous, montrent au premier regard d’une manière suffisamment saisissante, le rapport de dépendance et de nécessité absolue, entre le dessin et la vie, voire la survie, de nos prédécesseurs des époques préhistoriques.
 Pour en finir avec ce propos sur les interpénétrations de domaines qu’à tort on croit parfois prisonniers des contours de leurs strictes spécificités respectives, l’orchestique, ou art de la danse, particulièrement dans son union avec la poésie et la musique, nommés parfois « arts musiques » ; des panneaux avec signes (parole, dessin, couleur…) la combinaison de ces trois éléments, du chant choral accompagné de pantomime, de danses et d’instruments, fut illustrée dans l’Antiquité par tous les représentants du lyrisme choral, et par les chœurs des grands tragiques et ceux d’Aristophane ; les nuances du texte chanté y sont soulignées par des pas, des attitudes, des gestes, que les acteurs exécutent dans le lieu de théâtre appelé alors orchestra.

Origine, définition du concept et conclusion

  En linguistique, grammaire, stylistique notamment, un sème est l’élément minimal de signification entrant comme composant dans le sens d’une unité lexicale. On retrouve ces concepts de base dans le suffixe grec -ème, de termes spécialisés (phonème, graphème,  théorème, etc.) mais aussi dans celui, universel, de poème, unité de fabrication langagière inspirée, à vocation distincte du pragmatisme des productions de la langue outil.
  La notion de musique, d’une façon évidente d’emblée puisque le mot en fait apparaître la racine, est comme celle de poésie, rattachée aux muses, encore que la conscience n’en soit pas aussi automatique qu’on pourrait le croire.
  Ce sont donc poème et muses (picturales autant que musiciennes, littéraires, plasticiennes, numériques, photo ou cinématographiques, etc) qu’à ce stade de mon cheminement d’écriture il m’est apparu nécessaire de fusionner en vue de laisser entrevoir un débouché permettant de les associer, sinon sur un mode nouveau d’expression à rechercher, au moins sur une façon singulière de considérer les œuvres artistiques conjointes, qui ne donnerait plus à la part picturale, musicale ou plasticienne d’un travail conçu et réalisé au moins partiellement en commun, le statut couramment réducteur  d’un « accompagnement » de textes dits, chantés, ou imprimés, mais érigerait plutôt cette partie en vis-à-vis du poème au statut plénier d’une œuvre en elle-même, sans fonction illustrative ; ce mode serait de nature à instaurer avec la partie de la voix parlée ou chantée une relation originale, d’un effet plutôt analogue à celui des répons dans le chant liturgique, sans préjuger des rythmes ni d’effets musicaux ou vocaux bien entendu. L’une naissant avec l’autre et inversement, autant que « de » l’autre, dans un vrai mouvement de réciprocité dans le temps de la facture commune. Sans être spécialiste de l’éventail complexe des méthodes possibles selon lesquelles des artistes peuvent croiser leurs travaux, on ne peut exclure l’hypothèse que ce mode de recherche de création à plusieurs voies ait déjà existé et permis de donner le jour à des œuvres singulières ; mon propos étant ici d’en proposer une catégorisation particulière, surtout d’impulser dans notre l’Isle sur la Sorgue un souffle nouveau de véritables créations.
  La fusion morphologique de muses et de poème, désignant le concept générique de notre travail, donne musèmes. Chacun d’eux, entité composite, pourra se révéler unité de création globale, réellement bi ou pluri directionnelle, générée par l’association artistique d’une composition picturale ou musicale originale et de poèmes, de photos, de sculptures ou toutes autres voies de création ou techniques. Cette notion en soi n’est donc ni picturale, musicale ou littéraire, etc. mais renvoie à un entrelacs d’au moins deux modes de création, voire trois et peut-être davantage selon la nature des événements à mettre en place, dès lors moins cloisonnés dans leurs contours originels, en vue de résonances nouvelles d’une voie médiane. Le musème doit initier un élargissement des représentations conventionnelles des arts, le plus souvent possible en rapport avec notre patrimoine ; il permettra d’en  réaliser concrètement des exemples dont le nombre d’ailleurs, n’est a priori pas limité.  Ce concept d’ouverture présent à l’esprit, authentiquement novateur par rapport à la plupart des pratiques d’artistes divers au service d’un projet conçu en commun, peintres, musiciens, photographes d’art, dessinateurs, sculpteurs ou autres plasticiens dans leur variété d’horizons, à l’exception d’aucune originalité, pourront reconsidérer leur rapport au texte poétique comme au tableau, au dessin, à la photo, à la pièce musicale... Une dynamique.
 Concernant chacun(e) de ses membres à titre individuel, comme l’Association elle-même en tant que telle, cette volonté de toucher autant que le public d’amateurs occasionnels ou fidèles déjà existant, des publics élargis ou peu familiers de l’intérêt pour la vie artistique et de son suivi, entend favoriser la vie de la Cité, et y prendre part en marge de toute donnée électorale passée ou future, de façon absolument libre d’obédiences ou appartenances politiques, quelles qu’elles soient. La pensée ne tolère aucune chefferie possible, ni capitainerie ni tutelle ni patronage,  de près ou de loin, par quelque bonne âme interposée, seulement des directions choisies par affinités, par culture du goût et esprit commun de recherche.
 Si à terme le public que MUSÈMES vise à toucher et fidéliser est effectivement le plus large possible, l’intégration au groupe des membres initiateurs de l’Association sera soumise à la cooptation de ces derniers ; ceci dépendamment des visées de chaque requête. Il va de soi que d’éventuelles aspirations à en devenir membre dans le seul but d’en recueillir des informations plutôt que pour y prendre une vraie part active seront écartées ; il s’agit  d’insuffler et pérenniser une véritable culture de l’esprit de création, par un brainstorming permanent, et collégial (« remue-méninges »).

 

Mon vieil Henri-Louis,

S’efforcer d’être soi au plus juste du mot, pour le « captif du rêve d’exprimer » du poème Facture (présent par périodes dans ton site) est très nettement distinct de viser à faire œuvre d’originalité à tout prix ; ce n’est pas ton cas. Sans possibilité de toute façon dans cette missive à toi-même, ni besoin de théoriser sur ton rapport à la poésie, tu t’en ouvres humblement à la suite d’une interminable lignée de créateurs (au sein desquels tu ne prétends  pas à une place) parmi les plus grands du siècle dernier et de celui-ci, eux-mêmes précédés des phares du dix-neuvième ; l’ensemble de ce propos sur la première marche de lierreentravail.com n’a d’autre dessein que combler avec  souci de vérité une case vide, puisque tu n’avais nulle part présenté au fond ton travail.
  
Tu vis la poésie à chaque instant de ton existence -jour et nuit- selon ce que tu vois en elle et inversement, et selon ce qu’à ton échelle tu essaies d’en faire : rien de moins qu’une campagne permanente par tous moyens, sans bellicisme, intime et silencieuse, parfois paradoxale, contre trois mythes qui te heurtent car tu les trouves destructeurs de la pensée : - celui de la quantité, qui règne en maître dans quelques-uns des domaines déterminants de nos parcours de vie à tous égards ; -celui de la productivité en matière d’art comme partout, à l’opposé extrême (au travers de ton expérience personnelle depuis plus de cinq décennies) du travail sur soi qui s’impose comme marque de l’authenticité ; -par voie de conséquence, comme corollaire indissociable des deux folies précédentes, le mythe de la vitesse ou de son rendu, qui serait gage de naturel et de « vraie » simplicité selon un poncif avéré, d’autant plus prégnant qu’il est généralement passé sous complet silence. Statu quo, quiproquo, source de fourvoiement de soi et des autres destinataires de poèmes jamais truqués ni falsifiés.

 Il te semble, à l’inverse, un truisme de dire (quoique vivre cela de façon réelle et concrète dans la chaîne continue des jours et leur organisation, s’y positionner au quotidien, ou y engager tout son être, soit décidément autre chose que s'en tenir à le déclarer) que la poésie dans quelque direction qu’elle aille est avant tout école de lenteur et de patience stricto sensu, d’humilité, de regard sans patine croûteuse sur ce quotidien, c’est-à-dire sans complaisance sur la vie ; indispensable ici est un regard affûté, renseigné, construit par tout ce qui en développe l’acuité et la disponibilité au monde, opposées aux si dommageables ricochets de l’œil pressé se donnant pour objet de couvrir d’abord une somme, parcourir une distance sur un mode de consommation d’expériences. Ce qu’on appelle « voir » n’est alors plus grand-chose d’autre que stocker compulsivement des moments et formes de saillies(émotionnelles puis immédiatement langagières), apparues sans travail, les étiqueter à la hâte, (même sans s’en rendre compte !) catégoriser en imaginant combler ses vides sur le mode du stock constitué selon un mode machinal, et ce faisant insérer à tout prix les éléments de réel rencontrés dans des cadres préconçus, rarement remis en question quitte à forcer un peu pour les y faire tenir au moins en apparence. Ce qu’on appelle ‘voir’ par commodité et stratégie d’évitement d’une réflexion rigoureuse ne consiste guère selon toi qu’à déplacer un regard à vrai dire canalisé par une sorte de panurgisme du goût, selon le diktat de courants dominants installés dans beaucoup d’esprits, qui savent et décident commodément dans une lecture à la place du passant lambda, ce qui vaut la peine d’attention et de considération parmi la forêt de nos environnements familiers ou occasionnels. En résulte en particulier le fleurissement quotidien d’automatismes qui relèvent à tes yeux de l’esprit de système, observable dans maints médias et réseaux,  difficilement compatibles a priori avec la liberté nécessaire de l’artiste au point qu’ils peuvent sans doute, intégrés d’une façon jamais interrogée, la limiter ou lui faire obstacle ; parmi ces automatismes, l’association devenue si courante qu’on peut la croire naturelle (sinon tout à fait inévitable voire obligatoire, phénomène croisé régulièrement sur Facebook ) d’un poème et d’une image (photo, dessin ou peinture), en vis-à-vis de laquelle on le découvre presque toujours présenté, comme si la poésie ne pouvait plus suffire à inspirer des lecteurs, si à leur source même les genres évidemment convergents étaient devenus de fait à peu près indissociables. Le souvenir te revient souvent d’une réflexion vivifiante de Paul Eluard écrivant du poème qu’il « doit être une débâcle de l’intellect » (Notes sur la poésie, 1936). Le contexte surréaliste de cette pensée ne l’empêche évidemment pas de trouver de profondes résonances dans le réel de la poésie en 2014. Emotion, émotion d’abord, indispensable va-t-il sans dire mais si rarement suffisante,initiatrice du travail…

Puisque c’est ta propre expérience que tu t’efforces de présenter à cet instant, conscient de ta place congrue dans la création, caractérisée juste par le fait que tu la crois tienne, tu es de ceux et celles qui partagent la conviction que sur mille modes différents, toujours authentiques, tout poète tend -sinon à faire table rase de l’ordonnancement du monde qu’on nous impose  de façon non dite et par conséquent insidieuse- du moins à ne jamais laisser les fausses valeurs implicites dans ce dernier infléchir sa vision des choses personnelle. C’est donc toujours contre cet ordre figé qu’on écrit ; il n’en prévaut pas moins dans notre environnement, et présente pour ‘avantage’ également peu discuté d’y favoriser une vie automatique ou machinale. Ce prêt-à-voir ou prêt-à-penser ment par omission sur la moindre de ses composantes, fragmente sa globalité en poussières d’éléments apparemment sans lien, mais fonctionne dans l’exacte mesure de ce que ses concepteurs attendent de son agencement. S’il ne suffit certes pas de tourner le dos à cet ordre pour faire œuvre de poésie, il te semble moins possible aujourd’hui que jamais  de consacrer sa vie à la création poétique sans remettre en question, c’est-à-dire contester dans sa respiration même tout ce qui dépoétise le monde et nous désenchante. Tu entends en premier lieu les injustices courantes partout sur notre planète : le racisme, l’esprit de domination et le mépris de l’autre au point de s’accorder le droit d'en prôner l'élimination et passer aux actes barbares, les violences de mille ordres, souvent gratuites, faites à notre prochain (hommes et femmes, enfants, animaux également, qui ne quittent pas davantage le centre de ton affect), les choix ignobles des politiques en matière d’investissement de l’argent public, etc. La poésie ne serait rien d’autre qu’un coupable mirage si elle se contentait d’être à l’écart tout ça, se laissait aller à raser les murs en sifflotant sur la rosée matinale et les fleurs face aux horreurs qui dégradent l’être humain et notre prétendue civilisation, détruisant implacablement notre cadre de vie. De cette distraction ou de cette indifférence, les « pisse-lyres » ou autres « épileurs de chenilles…laitiers caressants… qui trafiquent du sacré… », si justement montrés du doigt par René Char ne sont jamais loin.

Tu n’es ni un contemplateur ni un esthète attaché à tes seules préoccupations immédiates où n’accèderaient ni les fanatismes de quelque religion dont ils se réclament ni les actes de sauvagerie perpétrés couramment sous d’autres horizons géographiques certes mais plus proches de ton coin que d’aucuns ne veulent le croire. Tout sauf ça : tu te sens clairement et concrètement engagé contre ce qui existe d’inacceptable dans le monde, et l’exprimes dans toute la mesure du possible. Ceci, jamais pour t’offrir à peu de frais une bonne conscience propice à tes sommeils de toute façon fragiles et souvent compromis, mais parce que tu n’imagines pas vivre autrement. Tu agis à la fois en homme et en poète (en refusant à part toi tout départ entre les deux) en faveur des valeurs universelles qui doivent unir tous les peuples. Tu n'isoles jamais la quête du Beau dans un esthétisme coupé du monde et considères les arts,- la poésie en particulier- comme moyens de contribuer à élever la condition humaine. Cette foi-là, tu ne la perdras qu’avec ta propre vie. Voilà à quel prix élevé la poésie te semble plus que jamais essentielle, potentiellement même à qui peut ne pas l’avoir encore rencontrée ; au titre non juste de genre , mais de mode vital.

 

 

Soirée de ramadan en Provence intérieure

Terrible pression de l’air. Ciel comme pris de nausée,

qui ne peut pas se déboutonner une fois pour toutes ;

qu’il pleuve une heure au moins, que l’on puisse mieux respirer,

quitte à ternir l’immense clarté avec un peu d’ombre !

Le soir s’étire à l’image des corps sans énergie ;

l’espace entier, pareil aux eaux de la Sorgue, se trouble

d’un tel écran de moiteur partout, comme suspendu

par tant de chaleur bercée d’enfants et de clapotis ;

sur la rivière qui semble s’assoupir elle-même,

tout au moins ralentie par l’omniprésente torpeur,

des papillons blancs s’épousent dans un air immobile,

sur fond de cavatines de deux merles en répons.

Sans doute fait-il par ici beaucoup moins chaud encore

qu’en face, sur l’autre bord de la Méditerranée…

Sur les herbes des demoiselles bleues, vertes ou jaunes

reposent le crêpe de leurs ailes plus longuement ;

les feuilles des iris donnent l’impression d’exsuder

l’impitoyable lumière du jour dont ils regorgent.

D’une marche sans hâte, à chaque pas mesurée,

je rencontre des amis musulmans recherchant l’ombre

dans l’attente du signal béni, pour bientôt, je crois.

J’échange avec tous quelques paroles de bienveillance,

me disant que bonne heure et bonheur sont presque pareils

pour qui est à ce point en harmonie avec soi-même.

Le jour commence tout juste à décliner, mais déjà

la nature reposoir se change en lieu de prière.

Je sens leur calme ferveur empreinte de naturel

dans l’attente du moment de la rupture du jeûne,

éclaircie de la douceur et l’énergie retrouvées,

sous une voûte d’arc-en-ciel sur l’oasis de vivre.

Je partage dans la discrétion leur joie contenue

car Ici, en ces instants, réside la paix du monde.

 

8 juin 1977

Rencontre alsacienne
d’un Provençal et d’une Allemande

 

L’attente est une intempérie. Ce soir de pluie

de ton rire je fis mon pain. L’incertitude

coupa d’un blé intérieur quelques épis,

trois seulement, puis les pétrit dans sa lenteur

jusqu’à multiplier le temps qui s’embrasait.

Dans ce four des journées le futur sentait bon,

à nous happer entiers en montant jusqu’à nous.

Promptement j’habitai ce pain non achevé.

L’Alsace nous berçait de ses rondeurs de mère,

quelques relais de poste abritaient les chevaux

de nos regards aigus de désirs, de sourires.

Mon Repos, Blanche Neige, tels des temples brefs

se rencontraient sertis en nous comme des mas

où secrète, notre Provence palpitait.

Quand, au terme de quelques premières secondes

tout un passé, tout l’avenir nous sont communs,

le présent fait un pont artériel où le cœur

accède aux pics et où mon ombre fait tes gestes.

L’émotion se terrait souvent dans nos silences

qui n’étaient que dialogue différent, profonds

abysses sous-marins. A la loupe, une larme

fut l’océan où nous nous sommes engloutis.

 

Les 24 dernières heures de Gourou, shar-peï.
(Notes autobiographiques)

LA VEILLE  
 Circulation très fluide ; ce qui ce samedi ajoute à mon malaise alors qu’à l’habitude j’éprouve l’appréhension banale des bouchons. Quittons déjà l’A6 pour l’A86 ; effleurons Thiais puis Choisy asymptotiquement, puis très vite, arrivée aux abords du Carrefour Pompadour à proximité de chez nous et à partir duquel depuis près de huit années tu connais parfaitement les lieux et en as toujours célébré l’approche par tes modulations de voix de gorge et de voix de tête, par ton flot d’allégresse jusqu'à la descente de voiture. Cette fois-ci, silence tombal. Même les pneus et la route semblent avoir mis une sourdine. Pendant le virage à droite par lequel on s’extrait de la bretelle, rien ; à celui, en épingle à cheveu, permettant de traverser le pont sur l’autoroute, rien, plus le moindre signe de toi qui ne parviens même plus à relever la tête au-dessus de la ligne de flottaison alors que Gargouille, elle, s’est enfin relevée et que sa bonasse bouillotte ronde se dessine sur le fond pastel de la vitre arrière. Plus que cinq cents mètres à peine ; encore long, dans l’ignorance où je suis de ton état. Une violente bouffée d’angoisse m’assaille ; je baisse les deux vitres avant et le courant d’air fétide aggrave plutôt les choses qu’il ne me soulage. J’arrête l’auto sur le trottoir dans la courte ligne droite qui longe le métro et me précipite vers toi. Je te trouve dans une position d’accablement, accoudé sur tes pattes avant, de tout ton poids, et le reste de ton corps avachi, sur le côté ; sorte de Sphinx dont la partie arrière serait morte. Encore une fois, tes yeux ne quittent plus les miens pendant que je constate l’étendue du désastre et que les pleurs me montent du ventre quand je te caresse. Et le plus significatif dont je prends conscience, le plus irréfutable des signes, peut -être, est l’inertie absolue de ta queue quand tu tends tes oreilles à mes dérisoires grattouillements.
    « Mon maître que j’aime, merci pour tes bonnes caresses, mais tu sais, il faudrait beaucoup plus de choses ; fais tout ce que tu peux, tout de suite, s’il te plaît, n’attends plus, grand frère humain, parce que je suis de plus en plus mal maintenant. »  Après avoir collé ma tête à la tienne trois secondes je referme le coffre avec l’envie de gueuler « Au secours ! » de toutes mes forces. Mais à qui ?
    « Pas la moindre amélioration depuis l’injection de Vendredi, au contraire l’état de Gourou s’est aggravé. »
     Pardon de dire cela au Docteur, mon chien aimé. Tu comprends, il faut bien que je lui rende compte de l’exacte réalité, c’est notre ami, lui seul pourra peut-être encore trouver une petite solution pour te stabiliser, maintenant que nous sommes arrivés chez nous, on peut y aller immédiatement s’il nous le dit, en trois minutes, parking compris, on a même de la chance qu’il réponde à son cabinet à 13 heures 30.
     « Complètement paralysé du train arrière. Mais toute la partie avant de son corps fonctionne très bien. »
    Tu vois, je trouve les mots pour valoriser ton état, en faisant le distinguo entre l’avant et l’arrière de ta pauvre constitution selon le cliché du verre moitié vide ou moitié plein, j’essaie de toutes mes forces d’inciter le Docteur à se battre encore pour toi. Je sais pourtant fort bien qu’au fond de notre timbale il ne reste qu’un fond très mince, une infime goutte de vie, et que la faible quantité en accélère la vitesse d’évaporation. Je prends les devants pour te protéger bien qu’en aucune manière le praticien ne songe à t’attaquer, bien sûr. J’ai tout de même la nausée à l’idée qu’il pourrait prononcer une condamnation de type scientifique, aveu d’insuffisance de l’humanité tout entière, que je ne suis pas prêt à entendre.
    C’est rien, mon Gourounet, continue de bien fermer les yeux sous mes caresses, te détendre, si j’ai du mal à tenir le combiné de la main gauche et m’étouffe un petit peu maintenant, c’est que je viens de recevoir un coup de poignard en plein ventre, ça va me passer, ne t’inquiète pas, même si la lame ne se contente pas de rester plantée mais m’esquinte tout l’intérieur pendant que le Véto me dit gentiment ce qu’il estime devoir me dire.
    Tes oreilles, les plis de ta tête, tes babines, ont la douceur de la soie ou du velours sous mes doigts et ma paume. Tu es encore là, bien là, c’est tout pour moi. Amour. Mais je te la dois à toi aussi, la vérité : il est en train de me dire simplement, pour la seconde fois devant mon insistance ou mes pseudo arguments énoncés en larmes, qu’il ne peut strictement plus rien faire pour toi de raisonnable maintenant, que c’est LA fin, qu’il faut « prendre une décision » sans délai. Tout ce qu’il dit je le savais bien sûr au plus profond de moi, même si ça remontait souvent à la surface pendant le voyage que nous venons de terminer, mais savoir que j’allais te retrouver dès l’arrivée, te tenir contre moi, te cajoler, te papouiller, sans réfléchir au temps qu’il me resterait pour le faire, pouvait encore éclipser de façon fugitive le spectre de ta mort imminente. Tant que je sentais ou pensais les choses par moi-même, elles n’appartenaient pas au domaine des certitudes absolues, mon manque de confiance en moi exerçait curieusement un rôle plutôt rassurant, il restait quelque part une petite place pour l’espoir. Mais prononcée de la bouche du vétérinaire, une telle parole acquiert le tranchant d’une guillotine, ta mort d’ici quelques heures vraisemblablement, devient une loi implacable à laquelle rien ni personne ne peut plus te faire déroger.
    Pourtant, petit frère d’élection, mon petit soldat, je jette les dernières forces de mon cœur dans cette guerre dont quelque chose en moi n’accepte toujours pas que nous l’ayons perdue, je questionne, j’argumente, je me bats comme un diable pour ton demi centimètre de bougie restant dont la petite flamme illumine encore mes ténèbres :
    « Une chose importante que je voulais vous dire : ce matin, j’ai soulevé de mes deux mains le train arrière de Gourou sur une vingtaine de mètres de façon à ce que seules ses pattes avant soient en contact avec le sol, eh bien, il avançait, Docteur, il retrouvait goût à la marche, allait de nouveau au devant des odeurs inconnues. Je suis sûr que si je pouvais lui faire confectionner, ou peut-être cela existe-t-il tout fait, un appareillage à roulettes avec une sangle pour relever légèrement son abdomen, évitant qu’il le traîne au sol pour se déplacer, il retrouverait goût à la vie pour un temps ; je sais exactement ce qu’il lui faut, je pourrais en faire le croquis. Je suis prêt à payer une fortune pour adoucir encore l’existence de mon chien... »
    Sans se départir de sa sympathie ni de son calme il me rappelle que la tumeur foudroyante qui avance empêche de considérer ton handicap sous l’angle strictement mécanique ou moteur, et que dans un petit nombre d’heures, très certainement, elle va commencer à raidir et puis paralyser tes membres avant eux-mêmes. Toutes mes pensées sont réfutées, mes tentatives de prolonger ta vie anéanties, non par l’homme qui connaît bien son métier à l’évidence, mais tout simplement par les faits. Brisé, j’ai une peur maintenant irrationnelle que tu doives partir dans l’instant, comme si quelqu’un pouvait venir jusqu’ici t’arracher à moi.
    Le docteur vient de me redire que selon les termes de notre contrat énoncé d’un commun accord le mercredi 19 avril dernier depuis lequel ton cancer nous est connu, le moment est hélas venu de  savoir prendre « la décision  qui s’impose». (Le terme d’« euthanasie » semble évité pudiquement par lui comme par moi). Il y a un temps vide dans l’échange, que je trouve long et ne parviens pas à franchir ; lui se tait aussi, comme en stand by, attente posée. Je te caresse toujours, tu sembles endormi. Je finis par lui dire
    « Aujourd’hui, impossible pour moi. »
d’une façon assez nette pour être indiscutée. J’ajoute après trois autres secondes, avec confiance, que selon moi demain, dimanche, n’est sûrement pas possible pour lui non plus, en toute logique... J’allais donc m’empresser de poursuivre par les mots
    « Nous pourrons essayer de voir cela la semaine prochaine »
et lui demander de reprendre tes prises de cortisone sur le champ. Mais j’entends les paroles les plus inattendues et haïssables pour mon cœur : si , il peut bel et bien procéder à l’« intervention » ce dimanche. Constatant de l’autre bout du fil mon état proche de l’étouffement, mon incapacité à articuler quoi que ce soit, il conclue simplement en m’invitant à l’appeler demain vers 11 heures 30 pour « faire le point » ; ce qui clôt notre conversation. Quand je raccroche, je ne sais plus très bien ce que nous nous sommes dit précisément ou non, une sorte d’écho déformant s’interpose en moi, la signification m’en échappe encore davantage : de quoi, au juste, sommes-nous convenus ? Pense-t-il, lui, t’euthanasier demain ? Je fais un effort terrible de mémoire immédiate pour être tout à fait sûr que je n’ai rien dit qui aille dans le sens de l’acte fatal  redouté, et que je pourrai encore revenir sur ce qui confusément me paraît tout de même proche d’une décision prise à deux. Je n’ai rien pu objecter aux terribles paroles du vétérinaire, et bien que ne les ayant à aucun moment approuvées je me dis maintenant que l’absence de contradiction valait accord. J’en transpire une sueur glacée. Vas-tu vraiment mourir d’ici un petit nombre d’heures ? C’est la seule vraie question, que les autres permettaient de fuir, dont en fait elles me détournaient.  

    Combien de temps nous reste-t-il, mon chien que j’aime, et quel temps, surtout ? Tu aurais eu neuf ans dans six mois exactement, et tu n’y arriveras pas. Brigitte rentre d’Arès en milieu de semaine prochaine, et tu n’y arriveras pas. Demain après-midi paraît inaccessible à tes organes, ton souffle de vie. Je vomis ma relation au temps, au centre duquel toi et moi sommes ballottés comme dans une machine folle, sans direction, qui monterait et descendrait sur des toboggans infernaux, s’immobiliserait presque à de stellaires altitudes dans les moments que je passe contre toi à régler nos respirations sur la berçante douceur de notre attachement l’un à l’autre, puis brutalement ferait un piqué de masse lourde lâchée dans le vide, ou un décrochage avec vrilles à soulever le cœur jusqu'à la gorge aux instants, de plus en plus fréquents, où je te vois tenter de changer de position, échouer puis reposer ta tête du même côté, de fatigue et de résignation, l’œil légèrement en biais dans ma direction comme pour me dire
    « Pardon, mon maître, je peux plus rien faire d’autre, maintenant. Si tu veux que je te regarde comme avant, il faut que tu viennes te mettre dans mon champ de vision. »
    Puis tu regardes à nouveau devant toi, fixement, comme si tu contemplais l’horizon proche et unique auquel peut-être même tu aspires désormais, m’imposant un second décodage de ton silence, très nettement distinct du premier :
    « Mon maître aimé, j’ai compris que je m’étais trompé et que tu peux rien faire pour moi, que je suis en train de partir me reposer pour toujours, que ma tendre maîtresse et toi allez poursuivre la route sans moi, avec Gargouille qui ignore la chance qu’elle a. Mais pour moi, c’est bien long de partir, le mieux maintenant serait de pouvoir le faire tout de suite, monter dans la petite barque que tu m’as promise. Peut-être que je peux te demander maintenant ce léger coup de pouce, mon grand sommeil où comme pendant les petits sommeils je pourrai encore parfois jouer avec toi et avec Brigitte, sauter sur vos genoux quand vous m’y inviterez, courir dans l’herbe, faire pipi et caca normalement, comme tous les autres, renifler les traces, gratter le sol, bien manger toutes les bonnes choses comme avant, sauter de joie quand vous rentrerez à la maison en faisant des ronds autour de vos pieds pour vous faire rire, et en « battant la mayonnaise avec ma queue », comme tu disais, ou faire ma toilette sans rien oublier, en me contorsionnant pour simplement me lécher ou me mordiller partout, entre tout le reste encore que je peux plus faire quand je suis réveillé et que sinon, je pourrai jamais plus faire dans ton espace réel, au lieu de tout ça je reste cloué sur le côté, sauf quand tu me déplaces comme un sac de croquettes, me déposes sur un autre tapis encore sec ou sur une serpillière neuve de l’armada que tu en as ramenée en coup de vent du supermarché, pour éponger l’urine qui presque invisiblement coule de ma verge malgré moi sans discontinuer ; le temps a accéléré trop vite, il s’est arrêté maintenant, et celui qui me reste n’est rien, vivre n’est plus vivre. Une semaine ou une heure sont la même chose de toute façon, dans mon état, et je voudrais que tu choisisses le plus court, mon maître aimé. »
    Bien que cela résonne en moi d’une manière de plus en plus cohérente je ferais tout pour pouvoir détourner ma pensée de ce qui s’impose à elle impitoyablement, à l’exclusion de l’idée à partir de maintenant caduque de différer la douce mort qui t’est promise. Si je croyais certes savoir qu’il fallait du courage pour regarder de face une pensée pareille, s’y tenir jusqu’aux secondes même précédant l’acte sans céder à la tentation de la réfuter sur un coup de nerf, un coup de tête stupide contre des murs beaucoup plus solides que moi, j’étais loin de me douter de l’arrachement à endurer au fond de mon être pour hisser ma faiblesse à la hauteur de ce que je t’avais promis et pour la transformer en fermeté, sinon en force, (j’espérais n’avoir jamais à honorer ce pacte) le mercredi 19 avril dernier, déjà lointain, en présence du Docteur B. Il n’est que trop clair, pourtant, que tu ne peux que souhaiter toi-même la tenue de notre promesse, que la vraie bonté m’entraîne dans le sens paradoxal de l’euthanasie plutôt que vers la prolongation de ta vie, c’est à dire de ta déchéance. Envers et contre tout, malgré toute raison, je suis encore en quête d’une amorce d’indice, quelle qu’elle soit, qui me permettrait de croire que tu veux encore vivre, comme hier pour la dernière fois, au départ de l’aller vers Brosses, mais ton anéantissement est presque complet et tu donnes l’impression d’espérer la suite logique, en ayant abdiqué toute velléité de retour.
    Dieu, ou l’ainsi nommé, sait combien je t’aime et combien tu es encore en vie, tant affaibli, semblant continuer à égrener les heures et bientôt les minutes d’une respiration à cadence rapide qui s’apaise à certains moments sous mes longues caresses, mais ce qui passe de toi à moi ne paraît plus à mon sens qu’un désespoir dévastateur balayant toute lumière dans l’œil de son cyclone, et notre soirée tient déjà de la veillée funèbre.  Pour la première fois, un peu de ma résistance commence-t-elle à céder le pas à la fatigue, toujours est-il que je lutte avec moins de certitude pour ne pas manquer de courage, désirant t’assister jusqu’au jour de demain, jusqu’au terme quel qu’il soit malgré mes paupières de plus en plus lourdes. Ce n’est pas du vrai sommeil qui m’enserre ou m’écrase, mais une angoisse chronique, immaîtrisée, paralysante pour mes yeux et mon cerveau. Nous ne sommes plus tous deux que ma longue caresse qui parcourt délicatement tout ton pelage en prenant soin de ne pas appuyer sur tes flancs, sur tes cuisses creuses, à la base plissée de ta queue dont l’inertie révèle l’étendue cachée des dégâts survenus en toi, nous ne sommes plus que l’effleurement à peine perceptible de mes doigts le long de ton épine dorsale, qui ne donne plus désormais la moindre réaction de ta part. Pourtant, je sais que tu aimes ma main posée sur toi comme si elle allait ne plus jamais s’en départir, comme si elle t’appartenait, comme si, le temps suspendu, ton espérance de vie s’accordait soudain à ce que je crois être la mienne. Dans l’espace de cette impression, même fugitive, tu n’es nullement en train de me quitter, petit frère, nous vivrons côte à côte jusqu'à la fin des temps à nous épauler, nous enchanter. Nous sommes rois.
    Téléphone. Je sursaute, tiré de mon début de torpeur. Juste le temps de voir l’heure avant de décrocher : 22h 40. La voix humaine qui m’est la plus chère, et que j’ai parfois passé mes journées à attendre, est aussi celle, ce soir, à laquelle il va m’être le plus pénible de parler.
    « Bonsoir mon ange. » Je m’arrête là : je suis garrotté. La chose que j’ai à lui apprendre est trop terrible, et n’est, surtout, pas encore une totale certitude pour mon entêtement qui essaie de tout faire pour différer ce dont le docteur et moi sommes pourtant convenus, à savoir la mort douce à te dispenser dès demain. Je vais devoir informer Brigitte, quoi qu’il m’en coûte.
     « Alors, ta journée ? »
    Cette question largement phatique jaillie de ma bouche est en fait une petite lâcheté dont je ne peux réprimer un sourd sentiment de honte ; il m’est d’abord tellement plus simple de la faire parler. D’emblée, le contraste est saisissant entre les atmosphères respectives autour de nous : à Arès, dans l’enceinte de la colonie municipale, une veillée exceptionnelle préparée depuis le début de leur séjour, fête appelée « la boum » par les enfants en liesse, donne lieu à des jeux, des danses précédant le coucher prévu pour 23 heures, sous la responsabilité vigilante de Brigitte secondée par deux jeunes animateurs pour sa classe. Les cris de joie, la musique, me parviennent un peu assourdis par l’acoustique de la salle de cantine où cela se passe. Elle n’a pu m’appeler avant, et je pense au bout du compte que cet obstacle momentané à la communion de nos pensées est pour l’heure plutôt une chance. C’est presque confortable : je la laisse parler et voudrais que son récit du jour ne prenne jamais fin. Mais un virage serré s’opère dans sa voix qui crisse soudain sur le silence, dérape et s’éraille quand elle s’enquiert de toi qui n’as guère plus quitté sa pensée que la mienne malgré le tourbillon des enfants en fête autour d’elle, dans la formulation de l’abrupte question que je redoutais d’entendre claquer comme un coup de feu. Elle s’est tue. Il faut que je prenne la parole. Je toussote et me racle la gorge avant de parvenir à prononcer les mots
    « De plus en plus mal. C’est la fin. »
en prenant tout de suite conscience que cela ne veut encore strictement rien dire ; il y a longtemps en effet que tu vas « de plus en plus mal », et déjà trop de temps aussi que « la fin » a commencé. Rien dans les mots qui viennent de sortir de ma bouche ne peut lui faire comprendre que tu dois mourir demain. Elle se tait toujours. J’entends, à sa respiration oppressée, qu’elle pleure. Cette épreuve est bien notre malheur à tous les trois, et s’il est sûr que d’une part je voudrais être avec ma femme pour l’aider à y faire face, je voudrais par dessus tout que nous soyons elle et moi en train de t’assister. Au lieu de cela, ma solitude aussi démunie que la tienne, et ce soir, - sûrement le dernier, sauf prodige -, à peine moins figée ou prostrée.
    « Qu’est-ce qui se passe, exactement ? » me demande-t-elle sans force, d’une voix presque éteinte. Je recommence à déplacer ma main sur ton pelage. Tu es chaud.
    C’est affreux, elle ne comprend pas. J’espérais tellement que son intuition, saisissante dans de si nombreux cas, parvînt cette fois encore à pallier le manque de clarté de mes rares paroles articulées jusque-là. Il n’en est hélas rien, son mutisme attentiste m’assomme. Je suis découragé à la pensée de  lui décrire précisément le dernier état de ta déchéance et de devoir proférer les mots sans appel apparemment indispensables pour lui faire entendre ce qui au pied même de l’évidence me demeure  inintelligible, la décision de ta mort fixée plus ou moins pour demain. Je dis seulement
    « Gourou » 
    comme si l’émergence de ton nom sculpté dans un bloc compact de silence pouvait provoquer un miracle.
    Tu ne lèves bien sûr plus la tête, ni ne la déplaces d’un millimètre ; seulement tes yeux opèrent un léger mouvement vers les miens. J’ai les yeux et les narines noyés d’un puissant flot de larmes, je respire la bouche ouverte, et je ne te distingue plus aussi précisément. Tu es devenu à mes pieds une tache claire, aux contours flous. En me demandant «ce qui se passe exactement», je sens que Brigitte cherche à se prouver, la distance aidant, que les choses sont sûrement un peu moins tragiques que je ne les vois, elle essaie de  dédramatiser, selon l’habitude, comme diraient mes élèves elle « se la joue » optimiste dans l’espoir de parvenir à nous rassurer tous les deux. Mais cette fois, je sais qu’elle a tort, que c’est elle, la pauvre, qui contourne la réalité telle qu’elle est. Elle souhaite autant que moi que tu vives, mon amour chien.
     « Mais... »
Enfin elle se décide à dire quelque chose.  
     « Tu as vu le vétérinaire ? Qu’est-ce qu’il en dit ? 
     - Il en dit que plus rien d’autre n’est  possible pour Gourou que l’euthanasier sur le champ. Nous avons rendez-vous demain dimanche, dernier délai. »                               (Samedi)

LE JOUR
    Je viens, cette fois, de me rendre chez le vétérinaire en refusant jusqu’au bout de croire ce qui pourtant  ne pouvait plus ne pas s’y passer. Je suis sorti de chez nous les bras habités par tes dix-sept kilos de raideur inerte et de tendresse, et reviens maintenant chez nous le corps et l’âme criblés de ton vide, bras déserts et ballants, ajourés comme le bleu ironique du ciel. Ta vie ayant cessé de t’offrir la moindre joie j’ai dû dire oui à ta place à son arrêt définitif et supporter de te voir partir, mon doux petit frère. Ton vide est rivé à moi comme l’était ta présence. Selon les équivalences communément admises entre nos deux formes de vie, d’une égale dignité, tu viens de mourir à l’âge que j’ai en ce moment même. Tu étais la part de moi aimante et silencieuse que chaque matin ressourçait. Je comptais avec toi comme avec la lumière du jour, tu allais de soi avec un amour de vivre sans esbroufe et sans marée basse que rien n’attristait hormis mes petits passages à vide, mes zones d’ombre. Ton effacement du monde visible où je m’attarde me sera longtemps une douleur vive malgré ma certitude que ta présence avec nous est vouée à prendre d’autres formes. Tu n’as jamais été une sorte de hochet vivant et ne vas pas faire l’objet d’un  fétichisme idolâtre faisant de toi une statuette en stuc peint ou une photo sous verre jaunissant dans un cadre moulé. Je verrai souvent le monde à travers ton regard, dans la mission que je m’assigne non de me souvenir servilement de nos anecdotes à l’étroite fin d’en restituer l’exactitude figée et immuable comme tous les événements appartenant au passé, mais de creuser encore ton empreinte en moi déjà si profonde, la rendre féconde par la vertu de l’amour vivant, donc te recréer en gardant la conscience très nette que rien dans mes travaux ne sera jamais aussi beau que ce que tu fus. Je ne viens de retracer tes vingt cinq derniers jours de vie dans le menu que pour les extirper de moi et les oublier, comme en nettoyant une blessure on ne peut y laisser le moindre fragment d’écharde, la moindre poussière ou impureté. La cautérisation de surface va s’entreprendre, sans rapport avec les souffrances inextinguibles. Puissent mes rendez-vous avec toi être innombrables dans l’espace infini circonscrit sous mes paupières closes et devant moi, par résurgence de mes visions, tes facéties pétillantes comme la douceur de ton regard longtemps amarré dans le mien me  faire rire à nouveau ou fondre en de forts élans de tendresse recueillie. La vie passera mieux avec des repères pareils, lueurs certes infimes mais bien présentes dans sa nuitale et sinueuse quête du sens. Entre autres enrichissements inestimables tu m’auras révélé l’âme même du Chien, que je prenais pour un simple animal de compagnie, et dont le nom hébreu, kelev, semble dire qu’il vient du cœur ; (du lev). Au tréfonds de ma peine je trouve à m’enthousiasmer de ce voisinage linguistique qui me paraît relever de la filiation directe, de la plus étroite parenté. En langue arabe encore, cœur et chien ont une sonorité remarquablement proche, à tel point que leur différence ne serait guère perceptible par une oreille non avertie, et qu’il est difficile de ne pas être séduit par l’hypothèse troublante de leur racine commune. Ce qui est au moins un proche écho ne peut en aucune manière résulter pour moi du hasard, et me ramène encore à Toi, mon chien aimé. Les trois religions monothéistes qui nous importent consacrent dans leurs Tables une place toute particulière, dans l’ordre unique du vivant, à la lignée à laquelle tu appartenais : d’abord, le Coran promeut trois animaux seulement aux régions célestes (ou plus exactement, quatre, avec nous, les hommes), qui accèdent donc au Paradis de Mahomet : le chameau, qui porta ce dernier dans sa fuite de la Mecque, l’âne de Balaam et Kitmer, et le chien des sept dormants, endormi pendant des siècles avec ses maîtres et réveillé en même temps qu’eux, qui fut admis en reconnaissance de sa fidélité et de sa vigilance infaillibles.
  Mon chien aimé grâce auquel je recouvre lentement la vue, après la peine dévastatrice  qui m’assaille encore par vagues mais de loin en loin et avec un tranchant peu à peu atténué, il me semble que ta chère maîtresse et moi sommes avec toi de mieux en mieux, tout se passant d’ailleurs comme si notre heureuse Gargouille, par une série de mimétismes incroyables ajoutés à sa propre générosité, son goût de vivre qu’elle nous insuffle et qui n’eut d’égal que le tien, te retrouvait elle aussi par le fond, te devenant presque, laissant du moins transparaître ton pétillement dans le sien. Ce nouvel apaisement qui chemine en moi comme une aube commence à me révéler ce qui doit finir par faire la supériorité de ta présence actuelle auprès de Brigitte et de moi (la précédente pourtant n’ayant jamais cessé de nous être merveilleuse) : c’est qu’en nous désormais tu ne pourras plus disparaître, et que je ne cesse de découvrir par petites touches ce que tu m’apportes toujours par la variable lumière du jour interposée, au travers de laquelle j’écoute encore ton chant du monde. Tu nais.
     Celui que tu prenais pour ton « maître » :
     Henri-Louis.

 

Ce n’est plus du je

ou La fausse contrition du petit ambassadeur

    Aux probes des deux rives de la Méditerranée

Oyez, citoyens de notre hexagone et du Maghreb,
la blessure qu’avec vous tout simplement partage
un cœur simple comme d’autres, honni des sarkoziens,
accessoirement prof, tâcheron des apprentissages,
qui a consacré sa vie au service de l’humain…

Comment ne pas avoir mal à nos frères Tunisiens
quand d’ici on voit l’infimité de ce que nous sommes,
(Français, Allemands, Anglais, Espagnols ou Italiens)
les vexations inqualifiables que leur inflige
un bas autocrate d’aujourd’hui, roitelet borné ?

Je suis Boillon, pour Sarkozy le premier de ma classe,
envoyé à Tunis faire la roue comme le paon,
voyez comme pour vous mentir j’y parle bien l’arabe,
le français pour mépriser et dédaigner, me moquer,
mais respecter en vous mes égaux, je ne sais le faire…

Que m’importe : j’ai la bénédiction de mon Patron,
selon son exemple j’ai les dents qui rayent parterre.
« Toute faute doit être sanctionnée » : qui a dit ça ?
Je ne sais plus. Je me souviens juste qu’il parlait bien,
avait des tics, un vilain karcher et faisait vulgaire.

Je m’appelle Alliot-Marie, experte en finasseries,
sportive de haut niveau en discipline Mensonges,
spécialiste pour opposer un front digne et serein
aux douches que je reçois de preuves indiscutables
et répondre pour argument unique « c’en est trop ! »

Heureusement que le Chef ne répond jamais à chaud,
il ne plie pas comme le roseau, se prend pour un chêne,
il ne craint rien : il a tout prévu et tout verrouillé,
souverain des humeurs, à nul sentiment il ne cède,
ivre de ses pouvoirs excessifs, à en tituber.

Dommage qu’il suffise à ces gens-là de s’excuser
pour s’incruster et être blanchis de toute poursuite,
mais les peuples, tunisien, français, ont le dernier mot,
les coups bas et la terreur resteront sans incidence
sur notre détermination à les voir ‘dégager’.

(A l'admirable peuple tunisien lors de sa révolte contre le César Ben Ali)

 

 

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